« voile », définition dans le dictionnaire Littré

voile

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Fac-simile de l'édition originale du Littré (BNF)

voile [1]

(voi-l') s. m.
  • 1Pièce d'étoffe destinée à cacher quelque chose. Voile épais. Voile clair. Un premier voile qui couvre l'Isis des Égyptiens a été enlevé depuis un temps ; un second, si l'on veut, l'est aussi de nos jours ; un troisième ne le sera pas, s'il est le dernier, Fontenelle, Ruysch. Cette chevelure que Dieu jeta comme un voile sur les épaules du jeune homme, et comme une couronne sur la tête du vieillard, Chateaubriand, Mart. IV.
  • 2 Terme de liturgie. Se dit du morceau d'étoffe qui couvre le calice. Vous lui donnerez pour notre église un voile de calice que je vous envoie, et que j'ai brodé moi-même, Genlis, Mères riv. t. III, p. 75, dans POUGENS.

    Par assimilation. Pièce d'étoffe servant à recouvrir quelque meuble. Voile de fauteuil, de lampe.

  • 3Morceau d'étoffe dont les femmes se couvrent le visage. Voile de mousseline. Écarter son voile. Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! Racine, Phèdre, I, 3. Autrefois toutes les femmes en France s'attachaient un voile sur la tête ; celui de la femme d'un gentilhomme lui descendait jusqu'aux talons, au lieu qu'il était ordonné que le voile d'une bourgeoise ne lui passât pas la ceinture, Saint-Foix, Ess. Paris, Œuv. t. IV, p. 273, dans POUGENS. N'avez-vous pas levé votre voile aujourd'hui ?… L'air de midi m'a suffoquée : Mon voile un instant s'est ouvert, Hugo, Orient. 11.

    Le pied d'un voile, se dit, dans les voiles de dentelles ou d'imitation, du bord du voile en haut ; il se fait maintenant à jour pour y passer la coulisse ou le ressort.

    Plus particulièrement, morceau carré ou arrondi de dentelle, de tulle, ou même de gaze ou de crêpe, que les femmes attachent à leurs chapeaux pour se garantir la figure du vent, du froid ou du soleil, ou bien pour être moins vues. Les voiles de crêpe ne se portent qu'en deuil. Voiles ronds. Voiles carrés.

    Fig. Avoir un voile devant les yeux, être aveuglé par les préjugés ou les passions.

  • 4Couverture de tête que portent les religieuses. Bénir le voile. Les professes portent le voile noir. Elle est encore novice et n'a que le voile blanc. La petite du Janet ne me quitta point ; elle a le voile blanc depuis trois jours ; c'est un prodige de ferveur et de vocation, Sévigné, 5 janv. 1680. Le sacré pontife vous attend avec ce voile mystérieux que vous demandez ; enveloppez-vous dans ce voile, vivez cachée à vous-même aussi bien qu'à tout le monde, Bossuet, la Vallière. N'est-ce pas aller bien vite que de donner le voile au bout de deux mois ? Maintenon, Lett. à Mme de la Viefville, 5 nov. 1705. Ce jour même, elle prit le voile noir, dernière cérémonie de sa consécration à la vie religieuse, Riccoboni, Œuv. t. II, p. 71, dans POUGENS. Le voile, comme la mort, nous plonge dans l'oubli, ID. ib. t. IV, p. 209.

    Prendre le voile, entrer au noviciat, prendre le voile que portent les novices.

  • 5 Par extension, l'étoffe dont se font les voiles des religieuses à quelque usage qu'on l'emploie. Un habit de voile. Manteau de voile.
  • 6Grand rideau. Lorsqu'il se reposait sur moi de tout l'État, Que mon ordre au palais assemblait le sénat, Et que derrière un voile, invisible et présente, J'étais de ce grand corps l'âme toute-puissante, Racine, Brit. I, 1. Venez, derrière un voile écoutant leurs discours, De vos propres clartés me prêter le secours, Racine, Esth. II, 8. Permettez un moment que ce voile vous couvre, Racine, Athal. v, 4.

    Voile du temple, voile d'étoffe précieuse suspendu, dans le temple de Jérusalem, à deux colonnes ; il séparait le sanctuaire ou saint des saints, dans lequel était l'arche, d'avec le reste de l'enceinte, nommée le saint.

  • 7 Fig. Ce qui est comparé à un voile jeté sur la personne. Je ne sais, ma fille, comment vous pouvez dire que votre humeur est un nuage qui cache l'amitié que vous avez pour moi ; si cela était dans les temps passés, vous avez bien levé ce voile depuis plusieurs années, Sévigné, 473. Jetant, comme Moïse, un voile de douceur et de tempérament sur l'éclat de sa personne et de sa dignité, Massillon, Panégyr. St Louis. Elle enveloppait tout cela d'un voile de pudeur infiniment aimable, Voltaire, l'Ingénu, 5. Le voile de la mort se répand sur sa vue, Voltaire, Henr. VIII. Un voile sombre de tristesse et de consternation a couvert son visage, Rousseau, Hél. I, 65.

    Poétiquement. Les voiles de la nuit, les ténèbres de la nuit. Le feu des étoiles Commence à pâlir ; La nuit dans ses voiles Court s'ensevelir, Bernis, Poés. div. Descrip. poét. mat. Et la nuit dans son voile humide Dérobe tes bords à mes yeux, Béranger, M. Stuart.

  • 8 Fig. Apparence, prétexte, dont on se sert pour tenir une chose cachée. Henriette entre nous est un amusement, Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère, à couvrir d'autres feux dont je sais le mystère, Molière, Femm. sav. II, 3. Ce pécheur, cette pécheresse, pour éviter de se cacher, tâche plutôt de cacher son crime sous le voile de la vertu, Bossuet, Sermons, Intégr. de la pénit. 2. Ces âmes artificieuses, qui, sous le voile d'une dévotion apparente, cachent, ou le venin d'une doctrine corrompue, ou le déréglement d'une conduite criminelle, Bourdaloue, Domin. 7° dim. après la Pentec. Sur l'hypocrisie, p. 51. Je ne viens point, armé d'un indigne artifice, D'un voile d'équité couvrir mon injustice, Racine, Andr. IV, 5. Elles [les insinuations dangereuses de l'adulation] se couvrent du voile du bien public, Massillon, Pet. carême, Écueils.
  • 9 Fig. Ce qui nous dérobe la connaissance de quelque chose. Il faut lever le voile, et faire voir à toute la France l'emportement de quinze ou seize religieuses, Patru, Plaid. 16. Il [Dieu] est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusques à l'incarnation ; et, quand il a fallu qu'il ait paru, s'est encore plus caché en se couvrant de l'humanité, Pascal, Lett. à Mlle de Roannez, 2. Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu, Pascal, ib. Je sens de la pitié et de l'horreur pour eux [les Juifs], et je prie Dieu avec l'Église qu'il leur ôte le voile qui les empêche de voir que Jésus-Christ est venu, Sévigné, 26 juin 1689. On voit clair au travers de mes paroles, et je ne veux mettre aucun voile au devant des sentiments que j'ai pour vous, Sévigné, à Mme de Grignan, 24 avr. 1671. Jésus-Christ même se voyait contraint [parmi les protestants anglais] de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontairement dans l'eucharistie, Bossuet, Reine d'Anglet. Il [M. de Lamoignon] leva les voiles qui couvraient ce mystère d'iniquité, Fléchier, Lamoignon. Quand sera le voile arraché Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre ? Racine, Esth. II, 9. Aux faiblesses d'autrui loin d'être inexorable, Toujours d'un voile favorable Tu t'efforces de les couvrir, Racine, Cantiq. spirit. I. Le voile est déchiré, je m'étais mal connu, Voltaire, Adél. du Guesclin. v, 2. Je meurs ; le voile tombe ; un nouveau jour m'éclaire, Voltaire, Alz. v, 7. Le temps peut lever bien des voiles, Rousseau, Conf. VI. Il y a plus de deux mille ans que Socrate, étendant un voile au-dessus de nos têtes, avait prononcé que rien de ce qui se passait au delà du voile ne nous importait, Raynal, Hist. phil. XIX, 14. Son pêché [de l'homme] s'étend comme un voile entre lui et l'univers, Chateaubriand, Génie, I, III, 3.

    Jeter un voile sur, tirer un voile sur, cacher, condamner à l'oubli. Il faut tirer le voile sur ces premiers temps, Massillon, Mystères, Ferveur. Mon ami, me dit-il, nous l'avons aimé vous et moi ; ne pensons qu'à cela ; jetons un voile sur tout le reste, Marmontel, Mém. VII. Oui, libre enfin, que le monde respire ; Sur le passé jetons un voile épais, Béranger, Sainte All.

    Jeter, mettre un voile sur, suspendre l'action de. Il y a des cas où il faut mettre pour un moment un voile sur la liberté, Montesquieu, Esp. XII, 19.

  • 10 Terme de musique. Pièce d'étoffe que l'on jette quelquefois sur les peaux des timbales, pour diminuer la sonorité de l'instrument.
  • 11 Terme de botanique. Membrane très mince qui, dans la jeunesse, unit les bords du chapeau des champignons avec le stipe, et se déchire par l'effet de la croissance.
  • 12 Terme d'anatomie. Voile du palais, cloison musculo-membraneuse, à peu près quadrilatère, dont le bord supérieur est fixé au bord de la voûte palatine, et dont l'inférieur, libre et flottant au-dessus de la base de la langue, présente dans sa partie moyenne un prolongement appelé luette ; ses bords latéraux se continuent avec la langue et le pharynx par deux replis de chaque côté, que l'on nomme ses piliers. On l'appelle aussi septum staphylin, parce qu'il sépare la bouche du pharynx.
  • 13 Terme de peinture. Prendre au voile, prendre le trait, calquer un tableau à l'aide d'un voile de soie noire, Pernety, 1757.

HISTORIQUE

XIIe s. À la foiz siet la tristece, et aumbret par un voil de dolor tote la bone oevre ke la pense [la pensée] avoit commenciet par bone entencion, Job. p. 445.

XVe s. Mais au dessoubz [de la taille] faut faire voile, Depuis les reins jusques au pied, Du cul de robe qui leur chiet [tombe, aux femmes] Contreval comme uns fons de cuve, Deschamps, Poésies mss. f° 491. Le voelle du temple fut fendu en deux parties depuis le sommet jusques au bas, Perceforest, t. VI, f° 123.

XVIe s. Le voile on banniere sacrée en la quelle estoient les images des dieux, Amyot, Démétr. 13. Pensant mettre sur sa teste certaines voiles qu'en quelques lieux on appelle le psautier, H. Estienne, Apol. pour Hérod. ch. 21. Ha ! monsieur le legat, vous estes descouvert, le voile est levé, il n'y a plus de charmes qui nous empeschent de veoir clair, Sat. Mén. Disc. de d'Aubray.

ÉTYMOLOGIE

Prov. vel ; esp. et it. velo ; portug. veo ; du latin, velum, que l'on rattache au sanscr. var, couvrir, d'où le grec ἔλ-υτρον (voy. ÉLYTRE).

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

1. VOILE.
4Ajoutez :

Le petit voile, voile que portent les femmes qui veulent être religieuses, avant de faire leurs vœux. Elle [Salammbo] n'est qu'à demi prêtresse, ou plutôt elle n'est que dévote, et comme qui dirait, ayant le petit voile, Sainte-Beuve, Nouv. lundis, t. IV (Salammbo, par M. Flaubert, I).

13 Terme de photographie. Défectuosité de la couche sensible qui ne permet pas à la lumière d'agir sur elle. Ces cristaux d'iodure d'argent réduit, quelquefois très abondants, constituent le voile, cause de fréquents insuccès [en photographie] ; ils se répandent souvent à la surface de la couche sensible comme un nuage impénétrable à la lumière, L. Girard, Journ. offic. 6 oct. 1876, p. 7350, 2e col.