Étymologie

Ce texte a pour but d'aider à la compréhension du Littré, il ne fait pas partie du dictionnaire.

Dans les rubriques d'étymologie, le dictionnaire Littré donne souvent le terme équivalent dans différentes langues et dialectes contemporains — par exemple le provençal, l'espagnol et l'italien — puis il liste les mots à partir desquels ces termes se sont construits au fil du temps — bien souvent depuis le latin. Ce double contexte, géographique et historique, mérite quelques explications. Il faut toujours garder à l'esprit que ce dictionnaire a été rédigé lors de la seconde moitié du XIXe siècle, donc les conventions qu'il utilise ne sont pas nos conventions modernes.

Notations phonétiques

Le Littré n'utilise que l'alphabet du français et celui du grec polytonique. Lorsque l'accentuation est utile à l'étymologie, il place des accents aigus. De même pour la longueur des syllabes, avec des brèves et des macrons ; par exemple le latin nocĕre ou nocēre dans nuire.

Références bibliographiques

Pour un panorama à travers le temps, Histoire de la langue française, Mireille Huchon, 2002, est riche en détails mais accessible au néophyte. Pour un ouvrage plus complet, mais moins narratif, je recommande l'Histoire de la langue française, Jacqueline Picoche et Christiane Marchello-Nizia, 1998, — la version PDF est gratuite.

L'amateur d'étymologie se tournera vers le Dictionnaire historique de la langue française, surnommé le Robert historique, sous la direction d'Alain Rey. Dans le dictionnaire Littré, certaines étymologies sont douteuses et débattues ; par exemple, racaille. Les progrès de la linguistique diachronique au XXe siècle ont tranché beaucoup de ces incertitudes, et cet ouvrage moderne en rend compte, tant par un panorama de la discipline que par des cas concrets comme ce racaille normand.

Contexte géographique

Contrairement au dictionnaire de l'Académie française, le Littré n'a pas vocation à fixer une norme de la langue. Il décrit les pratiques de son époque, et notamment les vocabulaires régionaux qui donnent des informations précieuses sur l'évolution des langues et leurs influences réciproques.

Les langues romanes en France

Du vivant d'Émile Littré subsistaient encore des langues et dialectes aujourd'hui moribonds ou défunts. La politique nationale visait à les affaiblir au profit d'une unique langue commune et bien normée. Le terme patois était devenu méprisant, et parfois attribué injustement à des langues aussi anciennes que le français de la capitale. Pour la plupart, les langages régionaux parlés en France avaient leurs origines dans le latin des Romains. On les qualifie donc de langues romanes. La langue française s'est construite sur ce substrat, en particulier sur la forme écrite de la langue d'oïl qui atténuait les différences entre ses dialectes.

Carte de France des dialectes
Carte des langues et dialectes de France métropolitaine

La carte ci-dessus place les différents langages de France présents dans les rubriques étymologiques du dictionnaire. Tous ces dialectes romans sont apparus au Moyen-âge, à partir du IXe siècle pour les plus anciens. Les trois principales langues non romanes parlées en France sont indiquées en noir : le basque (isolat linquistique), le breton (celtique), et l'alsacien (germanique).

Voici les idiomes romans de France souvent cités par le dictionnaire Littré, par fréquence décroissante :

  • langue d'oc (provençal dans le Littré, occitan aujourd'hui)
    • catalan
  • langue d'oïl
    • wallon, distinguant parfois le hainaut (wallo-picard) et le namurois
    • berrichon
    • bourguigon
    • picard
    • normand
    • saintongeais
    • lorrain

Le provençal est un des dialectes de ce que Dante nommait la langue d'oc, mais c'est aussi le nom que Le Littré donne à l'ensemble. Tout comme au nord de la France avec la langue d'oïl, la forme écrite médievale, la koïnê des troubadours, avait atténué les différences régionales de la langue parlée. Le dictionnaire ne contient qu'une trentaine de mentions de dialectes occitans, en l'occurrence du languedocien, du gascon, et du limousin, mais il cite abondamment le catalan, qui est de la même famille linguistique.

À l'interface entre ces deux grandes familles d'oïl et d'oc, des idiomes hybrides se sont élaborés. Le dictionnaire Littré propose parfois des mots et expressions en génevois, un des dialectes de ce que nous nommons aujourd'hui franco-provençal.

Les mentions de mots d'autres langues dans les rubriques d'étymologie sont de différentes natures. Dans certains cas, le terme non-français est l'ancêtre du mot français, comme pour éclair repris directement du normand. Parfois, il n'a qu'un ancêtre commun avec le français moderne, comme accueillir ; wallon acoï  ; provençal acuelhir  ; catalan acullir  ; italien accogliere, mots qui dérivent tous du latin accoligere.

Contexte historique

Le Littré nomme ancienne langue l'ancien français qui se forme au IXe siècle et ne se transforme en moyen français qu'à la fin du XIIIe siècle. Cet ancien français a conservé du latin un mécanisme de déclinaison simplifié à deux cas et deux genres : nominatif (sujet) et régime, masculin et féminin. Les étymologies du Littré mentionnent parfois les différentes déclinaisons médiévales de ces anciens mots, par exemple pour cerveau, cervelle ou pour garçon.

Les langues de l'Antiquité

Le terme bas-latin désigne le latin tardif, de la fin de l'empire romain, aux IIIe et IVe siècles. Sous l'influence du latin parlé, dit latin vulgaire, et du latin chrétien, il s'écartait progressivement du latin classique. Par ailleurs, le latin est devenu la langue savante de la majorité de l'Europe. Il a ainsi continué à évoluer bien après la chute de Rome, toujours en alimentant la langue française en nouveautés. Des mots comme parvis ou figer proviennent directement du latin médiéval.

En complément du grec classique polytonique, les étymologies utilisent parfois l'archaïque digamma, par exemple pour ϝοπ dans voix. Très rarement, des variantes dialectales en ionien ou dorien sont mentionnées, par exemple dans léthé. On trouve aussi quelques références au bas-grec, la langue grecque de l'antiquité tardive, par exemple dans orange. Les mots en alphabet grec ont tous été saisis manuellement pour cette version en ligne, postérieurement à la numérisation initiale. Il est possible que certains passages soient incomplets, il faut alors le signaler via le lien "contact".

Histoire comparée des langues européennes

L'hypothèse d'une origine commune pour la majorité des langues d'Europe a émergé dès le XVIe siècle. À la fin du XVIIIe siècle, des savants européens parcourent l'Inde et apprennent le sanscrit. Plusieurs générations de linguistes seront fascinés par cette langue très ancienne dont le vocabulaire leur semble si proche. En France, l'Avesta est aussi une nouveauté, traduit de sa vieille langue indo-irannienne, l'avestique, alors appelée zend. La théorie moderne de l'indo-européen se construit dans cette effervescence du XIXe siècle, du vivant d'Émile Littré, ce qui explique les fréquentes références au zend et au sanscrit dans les étymologies du dictionnaire ; par exemple dans neveu.

Arbres des langue indo-européennes du Littré
Arbre des langues indo-européennes du Littré

Le graphe représente une version simplifiée des origines des principales langues indo-européennes citées dans le Littré. Les interactions sont bien sûr plus complexes que ce qu'un arbre peut représenter. Par exemple, si une langue romane comme le français dérive principalement du latin — avec toute une variété d'idiomes de latin — elle échange aussi avec les autres langues contemporaines, qu'elles soient parlées, comme le breton, ou seulement écrites, comme le grec classique. Les influences multiples sont encore plus nettes sur l'anglais, de souche germanique mais ensuite imprégné d'anglo-normand, un dialecte du vieux français. Le premier chef d'œuvre littéraire de la langue française est sans doute la Chanson de Roland dont le plus vieux manuscrit qui nous soit parvenu fut rédigé en anglo-normand dans l'Angleterre du XIe siècle.

François Gannaz