« taire », définition dans le dictionnaire Littré

taire

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Fac-simile de l'édition originale du Littré (BNF)

taire

(tê-r'), je tais, tu tais, il tait, nous taisons, vous taisez, ils taisent ; je taisais ; je tus ; je tairai ; je tairais ; tais, qu'il taise, taisons, taisez, qu'ils taisent ; que je taise, que nous taisions ; que je tusse ; taisant v. a.
  • 1Ne pas dire, cacher. M. le Tellier seul, disaient les factieux, savait dire et taire ce qu'il fallait, Bossuet, le Tellier. On les croit insensibles [les âmes vertueuses], parce que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes, Bossuet, Mar.-Thér. Il tire d'un déserteur, d'un transfuge, d'un prisonnier, d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et, pour ainsi dire, ce qu'il ne sait pas, Bossuet, Louis de Bourbon. En publiant ses magnificences [du Messie], ils [les prophètes] ne taisent pas ses opprobres, Bossuet, Hist. II, 4. La grande maxime, ou, pour mieux parler, le grand abus de la science du monde, est de taire les vérités désagréables, Bourdaloue, 4e dim. après Pâq. Dominic. t. II, p. 135. Sénat, j'ai vu le crime, et j'ai tu les complices, Voltaire, Rome sauv. IV, 6. Je n'ai pas entrepris mes confessions pour taire mes sottises, Rousseau, Confess. X. Vous ne pouvez rien taire ; un peu de discrétion est bien rare aujourd'hui, Courier, 2e lett. partic.
  • 2Se taire, v. réfl. S'abstenir de parler. Elle s'est tue ; ils se sont tus après quelques moments. Il est bon de parler et meilleur de se taire ; Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés, La Fontaine, Fabl. VIII, 10. Quels seront nos gémissements à la vue de ce tombeau, où tous ensemble nous ne voyons plus que l'inévitable néant des grandeurs humaines ? taisons-nous ; ce n'est pas des larmes que je veux tirer de vos yeux, Bossuet, Mar.-Thér. Il y a certaines gens qui apprennent toute leur vie à parler, et qui devraient peut-être se taire toute leur vie, Malebranche, Rech. vér. V, 11. Celui qui ne sait pas se taire sur un secret, Fénelon, Tél. XXIV. Il se tait et fait le mystérieux sur ce qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait pas, La Bruyère, VIII. Sacrés prélats de nos Gaules, combien de fois le vîtes-vous dans vos assemblées ignorer l'art nouveau de se taire ! Massillon, Or. fun. Villars. Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il ? Montesquieu, Lett. pers. 66. On peut souvent appliquer ce que M. Royer-Collard disait d'un orateur maladroit : Il a manqué une belle occasion de se taire, Legoarant

    Fig. Quoi ! même vos regards ont appris à se taire, Racine, Brit. II, 6.

  • 3Ne pas exhaler son chagrin. Si tant de mères [qui ont perdu leurs enfants] se sont tues, Que ne vous taisez-vous aussi ? La Fontaine, Fabl. x, 13. La douleur qui se tait n'en est que plus funeste, Racine, Andr. III, 3.
  • 4Ne pas divulguer un secret. La femme… Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire, La Fontaine, Fabl. VIII, 6. Elle est fort heureuse du parti qu'on lui offre, et dont elle est demeurée d'accord ; c'est de se taire très religieusement : et, moyennant cela, on ne la poussera pas à bout, Sévigné, 14. Quiconque ne sait pas se taire est indigne de gouverner, Fénelon, Tél. III.
  • 5Se taire de, passer sous silence. On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste, Corneille, Cinna, IV, 4. Il est assez de geais à deux pieds… Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui, La Fontaine, Fabl. IV, 9. C'est bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal, Molière, Festin, III, 4. Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire, Voltaire, Catil. v, 2.

    Ne pouvoir se taire d'une chose, céder à un sentiment qui porte à publier une chose. C'est avoir bien de la langue de ne pouvoir se taire de ses propres affaires, Molière, Scapin, III, 4. On me mande que Mme de Valavoire est à Paris, qui dit des biens de vous inimaginables ; elle ne se peut taire de votre beauté, de votre civilité, de votre esprit, de votre capacité, Sévigné, 10 juin 1671.

  • 6Être passé sous silence. Un pareil fait ne peut se taire. Votre infidélité ne saurait plus se taire, Th. Corneille, Ariane, I, 3.
  • 7En parlant des animaux et des choses, cesser de faire du bruit. Les oiseaux se taisent dans les airs. Dans ces superbes allées [de Chantilly], au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit, Bossuet, Louis de Bourbon. En même temps les vents se turent, Fénelon, Tél. XXIV. Tout se calme à l'instant, les foudres se sont tus, Delille, Parad. perdu, X. Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée ; Le souffle se taisait dans son sein endormi, Lamartine, Sec. Méditations, 22.
  • 8 Fig. Ne pas parler, avec un nom de choses pour sujet. Quoi ! l'univers se tait sur le destin d'Égiste ! Voltaire, Mérope, II, 1. Il est vrai que l'histoire se tait sur le partage fait par Clovis du territoire de la Gaule, Lévesque, Instit. Mém. sc. mor. et pol. t. v, p. 232.
  • 9 Fig. Cesser d'avoir de l'influence, de se faire sentir. Il faut que les sens et les passions se taisent, si l'on veut entendre la parole de la vérité, Malebranche, Rech. vér. IV, 11. Placé ainsi sur le trône de l'éloquence, il [Bossuet] vit, ce qui peut-être ne s'était jamais vu entre auteurs, la jalousie de tous ses contemporains se taire devant lui, D'Olivet, Hist. Acad. t. II, p. 76, dans POUGENS. Le père en lui se tait, et le Romain l'emporte, Delille, Én. VI.
  • 10Se soumettre. Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux, Et la terre en tremblant se taire devant vous, Racine, Alex. III, 6. Tous les Romains se sont tus devant moi, Montesquieu, Dial. de Sylla.
  • 11Faire taire (avec ellipse du pronom personnel), imposer silence, réduire au silence. Faites taire ce bavard. Il [Théodose] appuya la religion, il fit taire les hérétiques, Bossuet, Hist. I, 11. Je dois employer mon crédit pour obliger le roi à faire taire tout le monde, Maintenon, Lett. au cardin. de Noailles, 3 avril 1697. Les dieux, qui m'inspiraient, et que j'ai mal suivis, M'ont fait taire trois fois par de secrets avis, Racine, Mithr. IV, 2. Que dirai-je de ce personnage [Bossuet] qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire ? La Bruyère, Disc. de récep. Quelques personnes qu'on appelle dévotes se sont élevées contre les Calas ; mais, pour la première fois, depuis l'établissement du fanatisme, la voix des sages les a fait taire ? Voltaire, Pol. et lég. Lett. à d'Alemb. sur les Calas.

    Faire taire le canon de l'ennemi, le mettre hors d'état de tirer. Le canon des ennemis est très bien servi ; mais on prétend que nos batteries, qui seront bientôt en état, le feront taire, Pellisson, Lett. hist. t. III, p. 383.

    Fig. et dans le langage soutenu. Si je n'ai pas fait taire mon âme, si je n'ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs, Bossuet, Mar.-Thér. L'un [Turenne], par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain et fait taire l'envie, Bossuet, Louis de Bourbon. Jules… Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes, Racine, Bérén. II, 2. Un prodige étonnant fit taire ce transport, Racine, Iphig. I, 1. Elles [les paroles de Mentor] étaient semblables à ces paroles enchantées qui tout à coup, dans le profond silence de la nuit, arrêtent au milieu de l'Olympe la lune et les étoiles, calment la mer irritée, font taire les vents et les flots, et suspendent le cours des fleuves rapides, Fénelon, Tél. X.

  • 12 S. m. Le franc taire, la liberté de se taire (mot formé à l'imitation de franc parler). Il n'est pas permis longtemps d'y garder son franc taire ; car ceux qui y parlent ne veulent être écoutés que par des gens qui les applaudissent, Bernardin de Saint-Pierre, dans le Dict. de BESCHERELLE, au mot FRANC-TAIRE.

    PROVERBE

    Qui se tait consent, et, plus souvent, qui ne dit mot consent.

HISTORIQUE

XIe s. Respunt li reis : ambdui [tous deux] vos en taisez, Ch. de Rol. XVIII. Tais, Oliviers, li quens Rolans respunt, ib. LXXVIII.

XIIe s. Douce dame, je ne vous os [ose] rover [demander] Ce dont amours ne me rove pas taire, Couci, II. De peu me sert que me veut conforter D'autrui amer ; mieux me vaudroit taisir, ib. xx. Ici de Charlemaine [je] me doi ore bien taire, Sax. XXX. Ne fis dunques dissemblant ? ne moi touge dunkes ? ne moi cessai ge dunkes ? Job, p. 471.

XIIIe s. En France se croisa Hevelons li vesques de Soissons… Enguerrans de Boves, Robers ses freres et maint autre baron dont li livres se taist ores, Villehardouin, V. Que ceste chose soit si teüe et celée, Berte, XVI. Dolente fu la dame, mout fu taisans et mue, ib. LXXX. La roïne se teut atant, et rentra en sa cambre, et pensa com elle poroit faire, Chr. de Rains, 32. Dist en avez vostre plaisir, S'avez perdu un biau taisir, Ren. 8832. Nus fox ne scet sa langue taire, la Rose, 4750. Li oisel qui se sunt teü Tant cum il ont le froit eü, ib. 67. N'en quier plus parler, je m'en tès, ib. 5444. Il est tenu et gardé à droit, que les lois soient abatues par desacostumance, non pas solemant par l'aide de celui qui fet la loi, mès par le taire et par le consentement de toz, Liv. de jost. 6. Et si se turent li flot, Psautier, f° 133. Tulles [Cicéron] dit que cil qui se taist est semblables à celui qui conferme, Latini, Trésor, p. 544.

XIVe s. Pour ce chaicun se devroit taire, Qui ne sceit très bien la matiere Comme Bretaigne fut soubmise, Le liv. du bon Jeh. 1625.

XVe s. Qui de tout se taist de tout a paix, Gerson, Harangue au roi Charles VI, p. 17. Elle taisoit qu'elle fust cause de la dilasion, Louis XI, Nouv. LXXXVI.

XVIe s. Je l'ay taisé… quand viendra le temps de le dire, se pourra faire, Lett. de Louis XII, t. III, p. 26, dans LACURNE. Je vous declarerai un secret, dont le taire me met en tel estat que vous voyez, Marguerite de Navarre, Nouv. XI. Il s'y treuve plusieurs advis qui valent mieulx teus que publiez aux foibles esprits, Montaigne, II, 348. Plus apprend qui se taist que qui parle hault et brait, Genin, Récréat. t. II, p. 247. Bien dire fait rire, bien faire fait taire, Cotgrave Fols sont sages quand ils se taisent, Cotgrave Quand d'autruy parler tu voudras, regarde toy, et te tairas, Cotgrave

ÉTYMOLOGIE

Berry, taiser ; provenç. taser, taiser ; ital. tacere ; du latin tacere, qu'on rapproche du germanique : goth. thahan, anc. haut-all. dagên, suéd. tiga. La forme régulière est taisir, taiser, du lat. tacere ; mais la forme taire indique une très ancienne accentuation vicieuse tacĕre ; comparez plaire et plaisir.