« égard », définition dans le dictionnaire Littré

égard

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Fac-simile de l'édition originale du Littré (BNF)

égard [1]

(é-gar ; le d ne se lie pas : avoir é-gar à ; au pluriel, l's ne se lie pas : des é-gar attentifs ; cependant plusieurs la lient : des é-gar-z attentifs) s. m.
  • 1Proprement, action de regarder, prise en considération. Une chose de si grande étendue a trop d'égards et de nuances, Méré, Œuvres posth. t. I, p. 264. Soit que l'on veuille bien parler ou bien écrire, il faut avoir bien des égards, ID. ib. Cette attention particulière qui paraît en Dieu quand il fait l'homme, nous montre qu'il a pour lui un égard particulier, Bossuet, Hist. II, 1. J'aurai toujours un égard particulier à tout ce qui vous touche, Bossuet, Lett. Corn. 49. Pour bien juger un grand peuple, il faut n'avoir aucun égard personnel, Saurin (le Prédicateur) Sagesse de Salomon.

    En ce sens, égard s'emploie surtout, comme complément, avec le verbe avoir et les prépositions sans et par. Il te faut avoir, Avecques ton amour, égard à ton devoir, Régnier, Élég. 2. Ayons quelque égard à la délicatesse de leur humeur, Guez de Balzac, Disc. à la régente. L'inclination d'une fille est une chose où l'on doit avoir de l'égard, Molière, l'Avare, I, 7. Nous n'avons eu égard qu'au repos de leurs consciences, Pascal, Prov. 8. On est obligé d'avoir égard au bien de l'État, Pascal, Prov. 13. Ayant égard à la faiblesse des sens, Bossuet, Am. des plais. 1. Il [Théodecte] a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner, La Bruyère, V. Comment voulez-vous que Dieu ait égard à une faiblesse à laquelle vous en avez si peu vous-même ? Massillon, Car. Fausse conf.

    Sans égard pour, sans tenir compte de. Qu'il fallait en faire un nouveau partage [des terres], sans aucun égard pour ceux qui, sous différents prétextes, se les étaient appropriées, Vertot, Révolut. rom. III, 225.

    Par égard à ou pour, par considération pour. Illustres chevaliers… Qui daignez par égard au déclin de mes ans…, Voltaire, Tancr. I, 1. Vous daignez, par égard au malheur qui l'accable, Accorder l'entretien que demande un coupable, Delavigne, Vêpr. sicil. IV, 1.

    Eu égard à, en considération de. Je pourrais vous demander si, eu égard aux inclinations heureuses de pudeur et de retenue, aux dispositions dont Dieu vous avait favorisé en naissant…, Massillon, Car. Fausse conf.

    Eu égard que. Eu égard qu'étant substance immatérielle, Naudé, Apologie, p. 436.

    On dit plutôt aujourd'hui : eu égard à ce que.

  • 2Déférence, marque de considération, d'estime. Il vous témoigne toute sorte d'égards. Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, Corneille, Polyeucte, III, 5. Les grands seigneurs sont pleins d'égards pour les princes, La Bruyère, VIII. Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures, Racine, Athal. II, 5. Si je n'avais des égards pour une famille illustre, Hamilton, Gramm. 8. On a toujours dit avoir égard à son honneur, avoir égard à toutes les circonstances ; mais on ne dit que depuis peu : avoir des égards ; il a de grands égards pour elle, Bouhours, Entret. d'Ariste, 2e entret. Vos égards dès longtemps ont adouci mes maux, Ducis, Abufar, I, 2.
  • 3À l'égard de, loc. prépos. Relativement, quant à. Ils l'avalent des yeux [l'huître], du doigt ils se la montrent, À l'égard de la dent il fallut contester, La Fontaine, Fabl. IX, 9. Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient pas, La Bruyère, XI. À l'égard de sa figure, Bussy en a écrit, Hamilton, Gramm. 1. Faite de cire à l'égard des bras, Hamilton, ib. 10.

    À l'égard de, envers. Que ferai-je donc à l'égard de ces rois ? Fénelon, Tél. XI. Il a des formules de compliments pour l'entrée et pour la sortie, à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité, La Bruyère, VIII.

    En comparaison de. La terre est bien petite à l'égard du soleil.

  • 4À cet égard, par rapport à cet objet.

    À certains égards, à certains points de vue. Quand on parlera de l'Eucharistie selon un certain égard, Bossuet, Euch. 2. On peut conserver à l'Eucharistie, selon un certain égard, le nom de pain et de vin, Bossuet, ib. C'est dans le premier égard qu'il est infini, Bossuet, Satisf. Ce devoir à certains égards vous est commun avec nous, Massillon, Av. Épiph. Le peuple dans la démocratie est à certains égards le monarque, Montaigne, Espr. II, 2.

    À tous égards, à tous les points de vue. Peu de maximes sont vraies à tous égards, Vauvenargues, Max. CXI.

REMARQUE

1. Au numéro 4 d'ÉGARD on remarquera plusieurs locutions de Bossuet pour lesquelles beaucoup de gens et l'Académie elle-même disent et écrivent aujourd'hui : sous ce rapport, sous ces rapports, façon de parler très contestable qui sera discutée au mot RAPPORT.

2. Dans le langage actuel, égard, au singulier, n'est jamais sujet de phrase ; il peut l'être au pluriel : Les égards ne vous auraient rien coûté.

SYNONYME

ÉGARDS, MÉNAGEMENTS. Égards dit plus que ménagements. On a des ménagements pour quelqu'un quand on évite de le froisser, de le choquer. On a des égards pour lui quand on lui témoigne une déférence pleine d'attentions.

HISTORIQUE

XIIe s. À l'esgard [à la sollicitation] des barons du regne Fu penduz Gautierz et sa femme, Benoit de Sainte-Maure, Chr. de Norm. 29423. Allons jà au conte Richart, Si nous met-on en son esgart, Rou, ms. p. 153, dans LACURNE. Au gré du chevalier [ils] ont fixé lor esgart [ce qui les regardoit, leur affaire], Saxons, XXIX.

XIIIe s. Si distrent que il ne le pooient faire se par le comun esgart non, et il en parleroient ensemble à ceus de l'ost, Villehardouin, LXXXVIII. Li rois et tiex i a [il y a tels] s'acordent Au jugement et à l'esgart Qu'Ysengrin a fait sor Renart, Ren. 17977.

XVe s. Et le meur adressement et le hault esgart du roy Charles le Quint fit le bon Bertran de Claiquin tant de fois vaincre les ennemis glorieusement, Chartier, Quadril. invect.

XVIe s. …Si l'on prend à Jesus-Christ esgard, On verra bien qu'il est distinct du monde, Marot, I, 301. Tout nostre esgard soit mis en lieux celeste, Marot, I, 305. Seullement ayes esguard et consideration de tousjours bien lier et continuer tes coups, Rabelais, Pant. III, 27. … Sinon que Dieu par sa bonté gratuite nous reçoive sans aucun esgard de nos œuvres, Calvin, Inst. 259. Ceux qui estoyent deputez pour avoir esgard sur les mœurs, Calvin, ib. 971. Nous pouvons appeler ces peuples barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous qui…, Montaigne, I, 241. Si les bonnetades sont sans esgard [indistinctement], elles sont sans effect, Montaigne, III, 31. Sans y [aux propheties] avoir esgard, ilz avoient tousjours fait les choses qu'ils voyoient estre à faire par raison, Amyot, Démosth. 27. Toutes les choses sont ou absoluement et simplement en leur estre, ou relativement eu esgard à nous, Amyot, De la vertu morale, 9.

ÉTYMOLOGIE

Provenç. esgart ; catal. esguard ; espagn esguarde ; ital. sguardo. Ce mot est le substantif de l'ancien verbe esgarder, de es- préfixe, et garder (voy. GARDER), qui signifiait avoir soin, surveiller, regarder.