« surprendre », définition dans le dictionnaire Littré

surprendre

Définition dans d'autres dictionnaires :

Fac-simile de l'édition originale du Littré (BNF)

surprendre

(sur-pran-dr') v. a.

Il se conjugue comme prendre.

  • 1Prendre, saisir une chose à l'improviste. On amorce le monde avec de tels portraits ; Pour les faire surprendre on les apporte exprès ; On s'en fâche, on fait bruit, on vous les redemande, Mais on tremble toujours de crainte qu'on les rende, Corneille, Suite du Ment. II, 7.

    Fig. Je voudrais que vous et M. de Grignan eussiez pu voir l'admiration naturelle dont il [Faucher] fut surpris [en voyant le portrait de Mme de Grignan], Sévigné, 4 sept. 1675.

  • 2S'emparer par une attaque inattendue. Ptolomée, fils de Lagus, surprit Jérusalem, et en emmena en Égypte cent mille captifs, Bossuet, Hist. II, 5. Ces barbares, qui espéraient de surprendre la ville, furent eux-mêmes surpris, Fénelon, Tél. I.

    Fig. Son âge [de Palmire], sa candeur ont surpris ma tendresse, Voltaire, Mahom. III, 8.

    Attaquer celui qui n'est pas sur ses gardes. Il tenait pour maxime qu'un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu'il ne lui est pas permis d'être surpris, Bossuet, Louis de Bourbon. Comme il avait affaire à des ennemis qui se dispersaient et se ralliaient à tous moments pour le surprendre, il résolut de les surprendre eux-mêmes, Fléchier, Hist. de Théodose, I, 9. Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes, Racine, Phèdre, III, 5.

  • 3Arriver auprès de quelqu'un sans être attendu. Dedans mon cabinet ils pourraient nous surprendre ; Ici nous parlerons en plus de sûreté, Corneille, l'Illus. III, 9. Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris ? Racine, Bérén. II, 4. C'est donc ainsi que vous surprenez les gens ? qui vous croyait à Paris ? Lesage, Crisp. rival de son maître, 19. Nous étions si près de lui [Aristote] et nous avions été si longtemps sans le voir, que nous résolûmes de l'aller surprendre, Barthélemy, Anach. ch. 62.

    Terme de manége. Surprendre un cheval, se servir trop brusquement des aides ; l'approcher à l'écurie sans l'avertir.

  • 4Saisir à l'improviste Je l'ai surpris à me dérober de l'argent. Jésus-Christ a fait selon sa parole : il est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps qu'elle se trouvait la plus heureuse, Bossuet, Mar.-Thér. Merci, que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, Bossuet, Louis de Bourbon. Il surprit la nature sur le fait, Fontenelle, Tournefort. Daniel fut surpris lorsqu'il faisait ses prières ordinaires, le visage tourné vers Jérusalem, et il fut jeté dans la fosse des lions, Rollin, Hist. anc. Œuv. t. II, p. 274, dans POUGENS. Qu'elle vous surprenne souvent priant Dieu, Genlis, Ad. et Th. t. I, p. 252, dans POUGENS.

    Fig. Surprendre dans les paroles, essayer de trouver dans les paroles de quelqu'un de quoi le convaincre, le condamner. Les pharisiens, s'étant retirés, firent dessein entre eux de le surprendre [Jésus] dans ses paroles, Sacy, Bible, Évang. St Math. XXII, 15.

  • 5Il se dit des choses qui saisissent tout à coup, attendues ou non. Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée, Corneille, Cinna, IV, 6. La mort ne surprend point le sage ; Il est toujours prêt à partir, La Fontaine, Fabl. VIII, 1. Ni les maux que la reine d'Angleterre a prévus, ni ceux qui l'ont surprise, n'ont abattu son courage, Bossuet, Reine d'Anglet. La nuit l'eût surpris plongé encore dans la rêverie, si dom Narcisse ne fût venu lui-même le chercher, Genlis, Veillées du château t. I, p. 479, dans POUGENS.

    Il se dit particulièrement d'un mal qui arrive inopinément. Il a été surpris d'une attaque de goutte. Il [Pompée] soupçonne aussitôt son manquement de foi [de Ptolémée], Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi, Corneille, Pomp. II, 2. Combien ai-je connu dans le monde de personnes qui ont été surprises de la mort ! Bourdaloue, Instruct. sur la mort. Exhort. t. II, p. 330.

  • 6Déconcerter, prendre par surprise. C'est ainsi que, confondant nos conseils, surprenant nos désirs et anéantissant nos espérances, vous [ô Dieu] affermissez notre foi, Massillon, Or. fun. Villars.
  • 7Induire en erreur, tromper. Celui qui a été surpris aura une grande adresse pour ne l'être plus, Sacy, Bible, Ecclésiastiq. XXXIV, 11. Il n'y avait rien de plus difficile ni de plus hasardeux que de surprendre ce grand magistrat, Bossuet, le Tellier. Il [Théodose] se laissait quelquefois surprendre ; et, quoiqu'il eût les intentions bonnes, il était capable de faire de grandes fautes, Fléchier, Hist. de Théod. IV, 3. Tout jaloux, tout défiant qu'il est, je suis plus difficile à surprendre que lui, Lesage, Diable boit. 9. Paraître encore l'ami d'un homme quand on a cessé de l'être, c'est se réserver des moyens de lui nuire, en surprenant les honnêtes gens, Rousseau, Conf. x.

    Il se dit des choses en un sens analogue. Les pleurs de Sophonisbe ont surpris ma raison, Corneille, Sophon. II, 2. Ce jugement si éclairé et si incapable d'être surpris, Fléchier, Duch. de Montaus. On peut des plus grands rois surprendre la justice, Racine, Esth. III, 9. On aime mieux parler à l'imagination qu'au jugement, éblouir la raison que la convaincre, surprendre son approbation que la mériter, Rollin, Traité des Ét. Disc. prél. II, 2. Assuérus ne crut pas déroger à la majesté de l'empire en déclarant, même par un édit public, que sa bonne foi avait été surprise par les artifices d'Aman, Massillon, Pet. carême, Écueils. Il fallait surprendre la vigilance de ses gardiens, Montesquieu, Lett. pers. 69.

    Absolument. Les justes sont plus exposés à être surpris, parce qu'ils ignorent eux-mêmes l'art de surprendre, Massillon, Pet. carême, Ecueils. Le génie du ministre italien [Mazarin] était de vouloir surprendre ; celui de l'Espagnol était de s'empêcher d'être surpris, Voltaire, Louis XIV, 6.

  • 8Obtenir frauduleusement, par artifice, d'une manière indue. Il a surpris ma signature, mon consentement. Le premier président parla fort hardiment contre cette manière de mener le roi au palais pour surprendre et pour forcer la liberté des suffrages, Retz, Mém. t. I, liv. II, p. 144, dans POUGENS. Pour ne vous pas surprendre un choix précipité, Je veux bien vous laisser en pleine liberté, Quinault, Pausanias, II, 2. Ce marchand, étant banni de la république [de Genève]… surprit un passe-port de M. le commandant de Bourgogne, et entra dans Genève à la faveur de ce passe-port, Voltaire, Lett. Dupont, 10 oct. 1775.

    Surprendre des lettres, les intercepter, les prendre furtivement. Les plaintes du roi [Louis XI] contre le duc de Bourgogne étaient d'autant mieux fondées, qu'on avait surpris la lettre qu'il écrivait aux Anglais, Duclos, Œuvr. t. II, p. 421. Lisez cette lettre que ma mère me montra hier, et que j'ai su lui surprendre ce matin, Al. Duval, les Héritiers, sc. 5.

    Surprendre le secret de quelqu'un, découvrir son secret par adresse ou par hasard. Surprenons, s'il se peut, les secrets de son âme, Racine, Brit. I, 1. Songez que vous avez surpris mon secret, et que vous ne devez pas en abuser, Genlis, Théâtr. d'éduc. Fausses délicatesses, III, 4.

    Surprendre la confiance de quelqu'un, la gagner par artifice.

    Il se dit de tout autre sentiment. Dans les pertes médiocres, on surprend ainsi la pitié des auditeurs, Fléchier, Turenne. Une autre de César a surpris la tendresse, Racine, Brit III, 4. L'exagération du mal ne produit que le mépris, celle du bien surprend l'estime, Barthélemy, Anach. ch. 47.

  • 9Il se dit des actions, des gestes qui échappent à quelqu'un, et qui font découvrir malgré lui ce qu'il pense, ce qu'il éprouve. Quand j'ai voulu parler contre ce cœur sans foi, Et qu'à cette infidèle imputant sa misère, J'ai cru surprendre un mot de haine ou de colère…, Corneille, Sophon. II, 1. N'ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ? Racine, Bajaz. III, 7. J'ai surpris ses soupirs qu'il me voulait cacher, Racine, Iphig. II, 5.

    Surprendre à quelqu'un un moment de faiblesse, apercevoir en lui un moment de faiblesse.

  • 10Faire éprouver le sentiment de l'inattendu, étonner. Je veux bien vous l'apprendre, Et vous en donne avis pour ne vous pas surprendre, Corneille, Nicom. II, 3. La cour, qui lui préparait à son retour les applaudissements qu'il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut, Bossuet, Louis de Bourbon. Que faut-il que je croie D'un bruit qui me surprend et me comble de joie ? Racine, Iphig. I, 2. Ce crime dans Assur n'a rien qui me surprenne, Voltaire, Sémiram. IV, 2.

    Absolument. Les âmes propres à l'amour demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux… la vie de tempête surprend, frappe et pénètre, Pascal, Pass. de l'amour. Au temps de Balzac, de Mairet… on applaudissait à toute pensée qui surprenait par des images nouvelles qu'on appelait esprit, Voltaire, Dict. phil. Esprit.

  • 11Faire une surprise. Je sais qu'il souhaite de vous faire ce plaisir, il aime à surprendre agréablement, Sévigné, 574. Sa Majesté eut contentement ; il voulait surprendre, et tout le monde fut surpris, Sévigné, 26 mai 1663.

    Surprendre de quelque chose, faire une surprise à l'aide de quelque chose. Il y a aux Rochers dix allées que vous ne connaissez pas ; et mon fils me doit surprendre d'un parterre et de deux places nouvelles, Sévigné, 25 mai 1689. Nous jouissons, avec plaisir, des belles vues dont nous sommes surprises à tout moment, Sévigné, 15 mai 1676.

  • 12Saisir trop vivement, en parlant du feu. Le feu a surpris cette viande, cette pâtisserie.
  • 13Se surprendre à, v. réfl. Manifester tout à coup, par un mouvement dont on n'est pas le maître, le sentiment sous l'empire duquel on se trouve. Je me suis surpris à pleurer comme un enfant. La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, La Bruyère, VIII. Combien de fois ne me suis-je pas surpris… criant…, Diderot, Él. de Richards.
  • 14Se prendre l'un l'autre sur le fait de quelque chose. Ils [deux amants] se cherchaient à leur ordinaire ; mais ils se surprenaient occupés d'autres choses que d'eux-mêmes, Comte de Caylus, Œuvr. t. IX, p. 101, dans POUGENS.

HISTORIQUE

XIIe s. Dedens [il] la jette [son épée], car la mort le sosprent, Ronc. p. 106. Doucement [je] sui engigniez et soupris ; Car, s'ele veut, longuement serai pris, Couci, XVII.

XVIIe s. Vostre grant beautés entiere M'a si sorpris Que, se j'ere en paradis, J'en reviendroie arriere…, Quesnes, Romancero, p. 88. [Je] Ne puis sur piés ester, tant sui sosprise et vaine : à cest mot [elle] chet pasmée sans vois et sans halaine, Audefroi le Bastard, Romanc. p. 16. Si les seurpristrent si que cil du casal n'en sorent mot devant ce qu'il en orent assez ocis, Villehardouin, CLVI. Comme hom bevanz et seurprins par vin, Psautier, f° 96. [Ils] Dutent maufez [diables], male tempeste, Et du desert meinte aventure, Si surprent les la nuit obscure, Édouard le conf. v. 3494. La nuit de nuel [noel] le surprent Une fevre [fièvre] ki mult l'esprent, ib. v. 3635. Il furent si souspris qu'il n'orent pooir d'eus deffendre, Chr. de Rains, p. 6. Tu e il nous devez des leus [loups] d'enfer deffendre, Qui adès nous aguetent pour nos ames sousprendre, J. de Meung, Test. 562.

XVIe s. Un quidam delibera de surprendre ma maison et moy, Montaigne, IV, 226. Plusieurs bestes ont un soin extreme de surprendre tout ce qu'elles peuvent, et de le curieusement cacher, Montaigne, II, 186. Le tyran Amulius fut surprins en son palais et tué, Amyot, Rom. 12. Marcellus, sans aucune necessité urgente, sans celle fureur et ardeur qui surprent quelquefois les hommes vaillans au milieu du combat, s'alla…, Amyot, Pélop. et Marcell. comp. 5. … de quoy Clitus, qui estoit desja un peu surpris de vin, se courroucea encore d'avantage, Amyot, Alex. 87. On dit que l'homme surpris est à demi battu, Charron, Sagesse, p.330, dans LACURNE.

ÉTYMOLOGIE

Sur 1, et prendre ; provenç. sorprendre. sosprendre, sobreprendre ; ital. soprapprendere. Quant au sens de tromper, il est très ancien, et appartient au bas-latin : Si quis consortem suum superpriserit, Lex Rip. p. 117, § 2.