« noir », définition dans le dictionnaire Littré

noir

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Fac-simile de l'édition originale du Littré (BNF)

noir, oire

(noir, noi-r') adj.

Résumé

  • 1° Qui est de la couleur la plus obscure, la plus privée de lumière.
  • 2° Qui tire sur le noir, qui approche de la couleur noire.
  • 3° Livide, meurtri.
  • 4° Obscur, où il n'y a pas de lumière.
  • 5° Sale, crasseux.
  • 6° Triste, morne, mélancolique.
  • 7° Se dit de la noirceur morale, en parlant des personnes.
  • 8° Méchant, avec mélange de trahison, de perfidie, en parlant des choses.
  • 9° Qui mérite la dernière réprobation.
  • 10° Funeste.
  • 11° Se dit de la magie.
  • 12° Bande noire.
  • 13° S. m. Le noir, la couleur noire.
  • 14° La couleur du deuil.
  • 15° Tirer au noir, en parlant d'un tableau.
  • 16° Noir d'ivoire, noir animal, etc.
  • 17° Noir de nickel.
  • 18° Noir animalisé.
  • 19° Ce qui fait frissonner, ce qui excite une sorte de terreur.
  • 20° Ce qui attriste, rend mélancolique.
  • 21° Une meurtrissure.
  • 22° Centre d'une cible.
  • 23° Nom donné à des champignons parasites.
  • 24° Les noirs, sortes d'ouvrages de serrurerie.
  • 25° Homme de race noire.
  • 26° Il se dit d'une personne au teint brun.
  • 27° Nom de partis politiques.
  • 28° Nom de différents animaux.
  • 29° Noir pris adverbialement.
  • 1Qui est de la couleur la plus obscure, la plus privée de lumière. Une robe noire. Du drap noir. Une barbe noire. Noir comme de l'encre. Les corps qu'on nomme noirs, lesquels n'ont point d'autre couleur que les ténèbres, Descartes, Dioptr. I. Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon, Sacy, Bible, Cant. des cant. I, 4. Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage, Boileau, Ép. V. On a découvert un continent entier, un nouveau monde dont la plus grande partie des terres habitées se trouve dans la zone torride, et où cependant il ne se trouve pas un homme noir, tous les habitants de cette partie de la terre étant plus ou moins rouges, plus au moins basanés ou couleur de cuivre, Buffon, Hist. nat. homme, Œuvr. t. V, p. 169. Les corps noirs sont les plus propres à intercepter la lumière ; c'est pourquoi les astronomes font usage de verres enfumés, ou de verres noirs pour observer le soleil, Brisson, Traité de phys. t. II, p. 412, dans POUGENS.

    Le prince Noir, fils d'Édouard III, roi d'Angleterre, ainsi dit à cause de sa cuirasse brune et de l'aigrette noire de son casque, et célèbre par la bataille de Poitiers qu'il gagna.

    Chez le cheval, robe noire ; elle présente trois espèces : le noir jais ou jayet, qui offre un reflet brillant ; le noir franc ou noir proprement dit, et le noir mal teint, tirant un peu sur le brun.

    Terme de graveur. Manière noire, voy. MANIÈRE.

    Terme de jeux. La couleur noire ou la noire, se dit des cartes ou des numéros qui portent cette couleur.

    Fig. Il rentre de piques noires, voy. PIQUES.

    Procession noire, celle que les prêtres d'une paroisse font quelquefois revêtus d'ornement noirs.

    Moines noirs, les bénédictins, ainsi nommés de la couleur de leur robe.

    Point noir, petit nuage noir qui annonce l'orage.

    Fig. Point noir, menace de malheur, de trouble, etc.

    Fig. Il n'est pas si diable qu'il est noir, c'est-à-dire il n'est pas si méchant qu'il en a l'air, ou qu'on ne le puisse mettre à la raison.

    Terme de marine. Synonyme de goudronné, en parlant d'un cordage.

  • 2Qui tire sur le noir, qui approche de la couleur noire. Pain noir. Teint noir. Un monument n'est vénérable qu'autant qu'une longue histoire est empreinte sous ses voûtes toutes noires de siècles, Chateaubriand, Génie, III, I, 8. Au delà, sur la plaine haute, toute l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par les deux routes, Ségur, Hist. de Nap. IX, 2.

    Bête noire, le sanglier par opposition à bête fauve, le cerf.

    Familièrement. Cet homme est ma bête noire, c'est-à-dire il est pour moi l'objet d'une aversion particulière.

    Viandes noires, certains animaux dont la chair tire un peu sur le noir, comme le lièvre, par opposition à viandes blanches, comme le veau, le poulet, etc.

    Blé noir, dit aussi blé sarrasin, polygonum fagopyrum, L.

    Terme de pêche. Morue noire, celle qui a reçu peu de sel, qui a été séchée doucement, et qui a éprouvé, étant en pile, une petite fermentation.

    Anciennement. Monnaie noire, la monnaie de cuivre.

  • 3Livide, meurtri. Il a l'œil tout noir d'un coup qu'il a reçu.

    Yeux pochés au beurre noir, yeux meurtris (c'est un calembour équivoquant avec œufs pochés).

  • 4Obscur, où il n'y a pas de lumière. Une nuée noire. Et l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire M'ont dérobé la fin de la tragique histoire, Corneille, Cinna, IV, 2. Il fait noir comme dans un four ; le ciel s'est habillé ce soir en scaramouche, Molière, le Sicilien, 1. La nuit roule en silence autour de nos demeures Sur les vagues du ciel la plus noire des heures, Lamartine, Harm. IV, 11.

    La nuit noire, le moment où la nuit est devenue tout à fait obscure. Il n'est rentré qu'à la nuit noire.

    Le temps est bien noir, il pleuvra des prêtres, locution plaisante tirée des vêtements noirs des prêtres.

    Froid noir, le froid qu'il fait quand le temps est fort couvert.

    Poétiquement. L'onde noire, le Styx, la mort. Il entre [dans une rivière], et son cheval le met à couvert des voleurs, mais non de l'onde noire ; Tous deux au Styx allèrent boire, La Fontaine, Fabl. VIII, 23.

    Chambre noire ou obscure, lieu où la lumière ne peut entrer que par un trou d'un pouce de diamètre, auquel on applique un verre qui, laissant passer les rayons des objets extérieurs sur le mur opposé, ou sur un drap qu'on y tend, fait voir parfaitement en dedans tout ce qui se présente en dehors. La chambre noire sert dans la photographie.

    Chambre noire ou chapelle noire, s'est dit, dans quelques couvents, d'un endroit obscur où les moines se donnaient la discipline. Gagnez Janot, donnez-lui cent ducats ; Il vous mettra dedans la chambre noire ; Non pour jeûner, comme vous pouvez croire, La Fontaine, Richard Minutolo.

  • 5Sale, crasseux. Des mains noires. Du linge noir. De chiffons ramassés dans la plus noire ordure, Boileau, Sat. X.
  • 6 Fig. Triste, morne, mélancolique. Une paix sanglante et cruelle, noire de deuil et de funérailles, Guez de Balzac, De la cour, 7° disc. Fais m'en haïr, peins-moi d'une humeur noire et fière, Corneille, Attila, III, 1. Et l'honneur qui charmait ses plus noirs déplaisirs, Corneille, Œdipe, II, 4. Je crois que le coadjuteur a été noyé sous le pont d'Avignon ! ah ! mon Dieu ! cet endroit est encore bien noir dans ma tête, Sévigné, 26. Il y avait des heures où mon chagrin était noir, quoique ma raison tâchât de l'éclaircir, Sévigné, 17 avr. 1680. Je reçois toujours les lettres fort noires de mon fils, appelant ses chaînes et son esclavage ce qu'un autre appellerait sa joie et sa fortune, Sévigné, 3 juill. 1680. Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais point avancée d'un pas pour le repos de mon esprit, Sévigné, 6 févr. 1671. Comme les pensées noires voltigent assez dans ces bois ici, Sévigné, 8 déc. 1675. D'où vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage ? Boileau, Épigr. XXXIV. D'un noir pressentiment malgré moi prévenue, Racine, Brit. V, 1. Et pourquoi vous en faire une image si noire ? L'hymen de Soliman ternit-il sa mémoire ? Racine, Bajaz. II, 3. Sous un nom emprunté sa noire destinée Et ses propres fureurs ici l'ont amenée, Racine, Iph. V, 6. Mille soupçons plus noirs que l'encre s'emparèrent de son imagination, Hamilton, Gramm. VIII. À de noires terreurs mon esprit s'abandonne, Delavigne, Vêpres sicil. I, 4.

    Vapeurs noires, ainsi dites parce qu'on les supposait provenant de la bile noire, accès d'égarement d'esprit, de mélancolie. Certains insensés dont le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile…, Descartes, Médit. I, 3. J'avais [moi Louis XI] des faiblesses, des visions noires, des emportements furieux, Fénelon, t. XIX, p. 361.

    Il voit tout en noir, il est sujet à prendre les choses du côté fâcheux. Vous voyez, vous peignez tout si noir, que, si j'aimais la solitude, vous me la feriez haïr, Maintenon, Lett. à l'abbé, t. I, p. 67, dans POUGENS.

    Familièrement. Il se dit dans le même sens des personnes… Un mot du Laurier [Condé] qui me paraît bien noir et bien inquiet de tout ce qui menace Baptiste [Pichegru] et par conséquent le buisson [projet], Corresp. du général Klinglin, I, 310.

    Œil noir, regard noir, œil, regard où se peint la colère, le soupçon, etc. Que vous me divertissez tous deux ! vous vous taisez, vous me regardez d'un œil noir, Marivaux, Serm. indiscr. V, 6. Que son regard est noir ! rangeons-nous vers la porte, Boissy, Impatient, II, 9.

  • 7 Fig. Noir, par opposition à blanc, se dit, en parlant des personnes, de la noirceur morale. Le mal est qu'en rimant ma muse trop légère Nomme tout par son nom et ne saurait rien taire ; C'est là ce qui fait peur aux esprits de ce temps, Qui, tout blancs au dehors, sont tout noirs au dedans, Boileau, Disc. au roi. Quand la Discorde encor toute noire de crimes, Boileau, Lutr. I. Ce censeur [Boileau] qu'ils ont peint si noir et si terrible, Fut un esprit doux, simple, ami de l'équité, Boileau, Ép. X. Tantôt j'étais un homme noir, et tantôt un ange de lumière ; je me suis vu dans la même année vanté, fêté, recherché, même à la cour ; puis insulté, menacé, détesté, maudit, Rousseau, Lett. à l'archevêque de Paris. C'était un fou noir et dangereux, Raynal, Hist. phil. IV, 23.

    Blanc ou noir, innocent ou coupable, acquitté ou condamné. Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir, La Fontaine, Fabl. VII, 1. Il se dit, dans le même sens, de l'âme, du cœur. Le chevalier de la Valette, esprit noir mais déterminé, et d'une valeur propre à entreprendre, avait formé le dessein de nous tuer, M. de Beaufort et moi, sur les degrés du palais, Retz, Mém. t. I, liv. II, p. 322, dans POUGENS. Doit-on quelque croyance à des âmes si noires ? Corneille, Nicom. III, 8. La maligne aux yeux faux, au cœur noir, Boileau, Sat. X. Il y a tant d'esprits noirs et mauvais qui ne trouvent de plaisir qu'à mettre le mal où il n'est pas, Massillon, Carême, Pardon des offenses. Vous ne trouvez pas le monde si noir et si pernicieux que nous le disons, Massillon, Carême, Élus. Il [Dieu] a horreur d'un cœur noir à qui ses bienfaits sont à charge, Massillon, Carême, Pâques. Ce petit nombre d'esprits noirs et désespérés que l'incrédulité a produits, Massillon, Carême, Vérité de la religion. Son âme noire, inquiète et turbulente [de Charles le Mauvais] n'enfantait que des projets de désordre et de bouleversement, Saint-Foix, Ess. Paris, Œuvr. t. V, p. 119, dans POUGENS. Il n'y avait, selon eux, qu'une âme noire qui pût s'attacher de préférence aux sujets qu'il [Crébillon] avait choisis, D'Alembert, Éloges, Créb.

  • 8 Fig. Méchant, avec mélange de trahison, de perfidie, en parlant des choses. Après le châtiment d'une action si noire, Corneille, Pomp. IV, 4. Peignez mes actions plus noires que la nuit, Corneille, Médée, II, 2. Les deux accusateurs… N'ont pu bien soutenir un si noir stratagème, Corneille, Nicom. III, 8. En vain l'ambition… D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage, Corneille, Sertor. I, 1. Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir Quelle est sa contenance après un trait si noir, Molière, Éc. des femmes, III, 5. Voyez si l'auteur d'une si noire supposition ne doit pas passer désormais pour le truchement du père des mensonges, Pascal, Prov. X. Tous ceux qui voulaient louer cette noire satire, Sévigné, 14 mai 1686. Il n'y paraît pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir à leurs sottises [des personnes compromises par la Voisin, empoisonneuse] ; il n'y a pas même du gris brun, Sévigné, 31 janv. 1680. Après l'indigne éclat d'un procédé si noir, Th. Corneille, Ariane, V, 5. L'auteur d'un si noir attentat, Bossuet, Reine d'Anglet. Lorsqu'on est averti d'un complot de cette nature, en est-on quitte pour le blâmer, sans se mettre autrement en peine d'empêcher le progrès d'un crime si noir ? Bossuet, Var. X, 33. Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour, Racine, Théb. IV, 1. Son cœur n'enferme point une malice noire, Racine, Brit. V, 3. D'un mensonge si noir justement irrité, Racine, Phèdre, IV, 2. On me défend, monsieur, de plaider, de ma vie. - De plaider ? - De plaider. - Certes, le trait est noir, Racine, les Plaid. I, 7. Une vengeance déclarée, une calomnie noire, Massillon, Carême, Tiéd. 1. Incapable de rien de noir, d'inique, Massillon, Carême, Mélange. Il n'y a point eu dans l'univers de vengeance noire depuis le sang d'Abel répandu… qui ne se découvre à cette âme innocente, Massillon, Carême, Passion. Il nous vient d'avouer ses noires impostures, Ducis, Oth. V, 6. Un noir poison, Briffaut, Ninus II, I, 1.
  • 9Qui mérite la dernière réprobation. Et je veux que la voix de la plus noire envie Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, Corneille, Cid, III, 4. L'insolence où montait sa noire lâcheté, Corneille, Sertor. V, 7. Et quelque noir orgueil qui te puisse aveugler, Corneille, ib. V, 4. Ô Ciel, le puis-je croire Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire ? Racine, Iph. IV, 6. Non, je ne croirai point, ô ciel, que ta justice Approuve la fureur de ce noir sacrifice, Racine, ib. I, 1. Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire ? Racine, Théb. I, 5. Tout mon sang doit laver une tache si noire, Racine, Mithr. III, 1. Pour les Romains tes lâches complaisances N'étaient pas à mes yeux d'assez noires offenses, Racine, ib. III, 1. Hélas ! mes frères, vous trouvez si noir et si indigne lorsque ceux dont l'élévation était votre ouvrage vous oublient, vous méconnaissent, se déclarent contre vous…, Massillon, Pet. car. Vices et vert. des gr. Plus le bienfait dont on vous avait favorisé était grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire, Massillon, Carême, Rechute, 1. Bailli était fort suspect de jansénisme, la plus noire des taches aux yeux du roi [Louis XIV], Duclos, Œuv. t. V, p. 56.

    Couleurs noires, paroles où l'on représente comme méchante, perverse, une personne ou une action. Mais je ne trouve pas de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires, Corneille, Cinna, I, 3. Autant que sont noires les couleurs dont il nous dépeint, Bossuet, Var. VII, 2. Si je pouvais trouver d'assez noires couleurs, Que j'aimerais à faire une fidèle image Du fond de leurs perfides cœurs ! Deshoulières, Épître chagrine au T. R. P. de la Chaise.

    Rendre noir, diffamer, calomnier. Souvenez-vous, en parlant à la pupille, de les rendre tous plus noirs que l'enfer, Beaumarchais, Barb. de Sév. IV, 1.

  • 10Funeste. Jamais hymen formé sous le plus noir auspice, De l'hymen que je crains n'égala le supplice, Racine, Mithr. I, 2. À mon noir ascendant tu n'as pu résister, Voltaire, Œdipe, V, 4.
  • 11Noir se dit de la magie, à cause de la couleur attribuée au démon. Cela [l'existence des démons] se confirme par cette noire science de la magie à laquelle plusieurs personnes trop curieuses…, Bossuet, 1er sermon, Démons, préambule. Médée, enseigne-moi l'usage De tes plus noirs enchantements ; Formons pour lui quelque breuvage Égal aux poisons des amants, Bernard, Odes, 11.

    Livres noirs, livres de magie.

  • 12Bande noire, voy. BANDE 2.
  • 13 S. m. Le noir, la couleur noire. Un beau noir. Noir de jais. Que d'une serge honnête elle ait son vêtement, Et ne porte le noir qu'aux beaux jours seulement, Molière, Éc. des mar. I, 2. Rien ne m'épouvanta jamais au grand jour ; mais tout m'effarouche dans les ténèbres qui m'environnent ; et je ne vois que du noir dans l'obscurité, Rousseau, Lett. à M. du Belloy, Corresp. t. II, p. 171, dans POUGENS. Lorsque ces rayons primitifs [les sept rayons du spectre] sont unis, le rayon total n'imprime aux objets qu'une couleur blanche, c'est le caractère propre de la lumière, dont le noir n'est que la privation, Bailly, Hist. astron. mod. t. II, p. 563, dans POUGENS. Une femme aux traits réguliers, aux cheveux d'un noir d'enfer, comme dit Alfred de Musset, Th. Gautier, Monit. univ. 3 juin 1867.

    Fig. Aller, passer du blanc au noir, aller d'une extrémité à l'autre, dire ou faire des choses opposées. Voilà l'homme en effet, il va du blanc au noir, Boileau, Sat. VIII. Mais, reprit-elle, il serait peu convenable que le roi parût d'un jour à l'autre passer du noir au blanc, Marmontel, Mém. VI.

    On dit de même : changer du blanc au noir. Enfin, tout d'un coup, tout a changé du blanc au noir, on a eu horreur de ce qu'on estimait, Sévigné, 23 oct. 1680. M. Fléchier, disait un jour Bâville à l'occasion d'un démêlé qu'ils avaient eu, m'a fait changer du blanc au noir. Dites, répondit Fléchier, du noir au blanc, D'Alembert, Éloges, Fléch.

    Familièrement. Par exagération. Si vous lui dites blanc, il vous répondra noir, c'est-à-dire il se plaît à contredire. Quand je veux dire blanc, la quinteuse [la rime] dit noir, Boileau, Sat. II.

    Familièrement. Mettre du noir sur du blanc, écrire, composer.

    Il ne connaît que le blanc et le noir, se dit d'un homme qui ne sait pas lire.

    Le pot au noir, voy. POT.

    Fig. et familièrement. Faire du noir, broyer du noir, se livrer à des réflexions tristes, à des pensées mélancoliques. Vous m'avez écrit quelquefois que je faisais du noir, l'expression n'est pas juste, ce n'est pas moi, monsieur, qui fais du noir ; mais c'est moi qu'on en barbouille, Rousseau, Lett. à M. Laliaud, Corresp. t. VII, p. 160, dans POUGENS.

    Fig. Vendre du noir à quelqu'un, le desservir, le perdre dans l'esprit d'un autre. Pour Fontanieu, il se trouvait taré, et on dit qu'il a trop intrigué parmi les valets de chambre du roi, mais autres que Bachelier, ou bien celui-ci lui vend du noir, D'Argenson, Mém. t. II, p. 132 (éd. de 1860).

  • 14Le noir, la couleur du deuil. Florice, quittons le noir, je vous en prie, ou, s'il faut que nous soyons en deuil, que ce ne soit que pour votre absence, Voiture, Œuvr. t. II, p. 1. C'est un charmant objet qu'un nouvel héritier, Et le noir est pour moi la couleur favorite, Regnard, Distr. II, 7. Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Musset, Nuit de décembre.
  • 15 Terme de beaux-arts. Tirer au noir ou pousser au noir, se dit d'un tableau dans lequel les ombres et les demi-teintes noircissent par l'action du temps.

    Il y a trop de noir dans ce tableau, dans cette gravure, les ombres y sont exagérées, ou les transitions ne sont pas assez ménagées.

    Noir aigre et poché, tailles ou hachures que l'eau-forte a fait crevasser et confondre les unes avec les autres.

    Terme de sculpture. Les noirs, nom donné aux parties les plus renfoncées d'une statue, à cause de l'obscurité où elles se trouvent fort souvent.

  • 16Noir d'ivoire, charbon d'ivoire calciné dans un creuset fermé et employé en peinture.

    Noir animal ou charbon animal, charbon d'os obtenu comme le noir d'ivoire ; il est usité dans la peinture commune et pour décolorer les solutions sucrées et autres.

    Noir en grain, poudre grossière de noir animal.

    Noir végétal, charbon de bois broyé qu'on emploie pour diverses épurations.

    Noir d'Espagne, noir fait avec du liége brûlé.

    Noir d'os, charbon d'os. Le cultivateur voulait du noir d'os, on allait lui vendre du noir de tourbe, Livre de la ferme, 2e éd. t. I, p. 61.

    Noir de fumée, suie très noire et légère que donne la poix-résine, et que l'on recueille pour l'employer dans les arts.

    Noir de lampe, beau noir de fumée.

    Noir de pêche, noir qui se fait avec les noyaux de ce fruit.

    Noir de vigne, noir qui s'obtient des sarments brûlés.

  • 17 Terme de minéralogie. Noir de nickel, oxyde de nickel.
  • 18Noir animalisé, engrais désinfecté, composé d'excréments humains desséchés et réduits en poudre, ou de matières animales brûlées, mêlées avec de la terre carbonisée.
  • 19 Fig. Ce qui fait frissonner, ce qui excite une sorte de terreur. [Dans Milton] L'origine de la mort, la manière dont les échos de l'enfer répètent le nom redoutable, tout cela est une sorte de noir sublime inconnu de l'antiquité, Chateaubriand, Génie, II, V, 14. Voici un petit échantillon de mon histoire ; mais c'est du noir, prenez-y garde, Courier, Lett. I, 211.
  • 20 Fig. Ce qui attriste, rend mélancolique. La distance qu'il y a entre nous met un noir et un ennui dans ma vie, Madame du Deffant, Corresp. t. I, p. 6, dans POUGENS.

    S'enfoncer dans le noir, dans son noir, se livrer à des pensées tristes.

  • 21Un noir, une meurtrissure. Le coup lui a laissé un noir. Il a des noirs sur tout le corps.
  • 22Centre d'une carte, d'une cible où il y a un cercle noir dans lequel les tireurs cherchent à mettre le coup.
  • 23Le noir, nom donné par les agriculteurs à des champignons qui recouvrent, sous la forme de croûtes noires, les faces des feuilles et quelquefois les rameaux de certains arbres. Le meilleur moyen de détruire le noir est d'enlever les branches et les feuilles qu'il attaque.

    Noir des céréales, maladie des céréales et spécialement du froment, produite par un champignon (puccinie des graminées, uredo frumenti).

    Maladie des orangers produite par une espèce de champignon microscopique.

  • 24 S. m. pl. Noirs, ouvrages de serrurerie qui n'ont point été polis et blanchis à la lime.
  • 25Homme de race noire, nègre. L'affranchissement des noirs a été proclamé par la première république française, et, en 1848, par la seconde. Les noirs de la côte d'Afrique ont un signe des valeurs, sans monnaie, Montesquieu, Esp. XXII, 8. L'origine des noirs a, dans tous les temps, fait une grande question ; les anciens, qui ne connaissaient que ceux de Nubie, les regardaient comme faisant la dernière nuance des peuples basanés, et il les confondaient avec les Ethiopiens et les autres nations de cette partie de l'Afrique, qui, quoique extrêmement bruns, tiennent plus de la race blanche que de la race noire, Buffon, Hist. nat. homme, Œuv. V, p. 165. Rien n'est plus affreux que la condition du noir dans tout l'archipel américain ; on commence par le flétrir du sceau ineffaçable de l'esclavage, en imprimant, avec un fer chaud, sur ses bras ou sur ses mamelles le nom ou la marque de son oppresseur ; une cabane étroite, malsaine, sans commodités, lui sert de demeure, Raynal, Hist. phil. XI, 22. En supposant qu'il a été acheté quatre-vingt mille noirs en 1777, Raynal, ib. XI, 19. Sur son navire un capitaine Transportait des noirs au marché, Béranger, Nègres.

    Ami des noirs, membre d'une société fondée à Paris en 1790, à l'effet d'appliquer aux colonies françaises les principes consacrés dans la Déclaration des droits de l'homme.

  • 26Noir se prend aussi au sens d'homme de race blanche au teint brun. La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ; La noire à faire peur, une brune adorable, Molière, Mis. II, 5.
  • 27Les noirs, s'est dit des membres du côté droit de l'assemblée constituante, pendant qu'elle siégea au manége. Les membres du côté gauche furent appelés les blancs. Les modérés étaient appelés impartiaux noirs ou impartiaux blancs, selon le côté vers lequel ils penchaient.

    Les noirs et les blancs, noms de factions, à Florence, du temps de Dante.

  • 28Noir-aurore, gobe-mouches d'Amérique.

    Noir-bleu, espèce d'oiseau-mouche.

    Noir-brouillard, chevalier brun ou barge.

    Noir-manteau, espèce de goëland.

    Noir-brun, poisson du genre gobie.

    Noir veiné, espèce d'agaric.

  • 29Adverbialement. D'une façon triste, mélancolique. Vous ne vous amusez point à des bagatelles ; vous rêvez noir, ou il vous faut de la conversation, Sévigné, 27 sept. 1671.

    Il voit noir, il voit bien noir, il est sujet à prévoir des événements tristes et funestes.

    Regarder noir, regarder d'un œil irrité. Harlay qui regardait noir le duc de Coislin, Saint-Simon, t. VIII, p. 163, édit. CHÉRUEL. La comtesse se contenta de me regarder fort noir, Comte de Caylus, Mém. des colporteurs, Œuv. t. X, p. 240, dans POUGENS.

HISTORIQUE

XIe s. La neire gent il ad en sa baillie, Ch. de Rol. CXLI.

XIIIe s. Encore font il leur diex noirs et leur deables blans, et font paindre leur ymages de leur sains tretouz noirs, Marc Pol, p. 627. Berte chay pasmée sur un drap noir com saie, Berte, VIII. Jusqu'à tant que noir fist [qu'il fit noir], [elle] ne s'osa redresser, ib. XXXVIII. [Le pain] Noirs ert [était] et pleins de pailles, [il] ne l'ot pas beluté, ib. XLV. Delez lui Blanchefleurs, qui cuer [cœur] ot triste et noir, ib. LXV. Nus ne puet [nul ne peut] à Paris metre en œuvre laine ne fil taint en noir de chaudiere, se il n'i a autre coleur desus, Liv. des mét. 120. Il [Dieu] fait pondre un blanc œuf une geline noire, Chantepleure, ms de St-Germ. f° 104, dans LACURNE.

XIVe s. Et li tonnoires va durement enforsant, Et faisoit si très noir, ce trouvons nous lisant ; Ne scevent où il vont, trop se vont esmaiant, Guesclin. 9629.

XVe s. Mauros, une grosse abbaye de noirs moines, Froissart, II, II, 16. Et feurent exposées les doleances que faisoit le roy, c'est à sçavoir de la monnoie qu'il faisoit d'or et d'argent, et toutes fois il ne la debvoit faire que noire, Juvénal Des Ursins, Charles VI, 1391. [Que] Nul ne porte pour moi le noir, On vent meilleur marchié drap gris, Orléans, Ball. 124. Vint le noir de la nuit, De la Marche, Mém. liv. II, p. 634, dans LACURNE. Je ne donneroye de toy ne de ton escu un noir denier, Perceforest, t. VI, f° 48. Le bon plant se destruit et mue ; Dont le blanc lis devendra noir Par le faulx plant qui tout remue ; Bonne herbe est mise en non chaloir, Deschamps, Poésies mss, f° 7.

XVIe s. Alcibiades, luy donnant la bataille, le rompit, et le chassa jusques à la nuict toute noire, Amyot, Alc. 59. Ô nuict heureuse, o douce noire nuict ! Ta noireté aux amants point ne nuict, Marot, I, 353. Et, qui pis est, mon peché se presente, Incessamment noir et laid devant moi, Marot, IV, 294. La cour porta le noir et toute marque de deuil, D'Aubigné, Hist. II, 8.

ÉTYMOLOGIE

Wallon, neûr ; provenc. negre, nier, ner ; espagn. et ital. negro, nero ; du lat. niger.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

NOIR. Ajoutez :
30 Populairement, un petit noir. Le 4 février, monsieur entre dans mon établissement, demande un petit noir… M. le Président : Qu'est-ce qu'un petit noir ? - Le crémier : Une petite tasse de café noir, Gaz. des Trib. 4 mars 1875, p. 222, 3e col.