« gagner », définition dans le dictionnaire Littré

gagner

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Fac-simile de l'édition originale du Littré (BNF)

gagner

(ga-gné) v. a.

Résumé

  • 1° Terme de chasse. Paître.
  • 2° Tirer un profit.
  • 3° Acquérir au jeu.
  • 4° Il se dit des avantages qu'on remporte.
  • 5° Mériter.
  • 6° Obtenir quelque chose en qualité d'avantage.
  • 7° En horticulture, faire naître par semis.
  • 8° Acquérir des avantages, des qualités.
  • 9° En un sens opposé, prendre quelque mal.
  • 10° Obtenir quelque chose de quelqu'un.
  • 11° Acquérir, en parlant des cœurs, des esprits, des sentiments.
  • 12° Se rendre favorable.
  • 13° En mauvaise part, corrompre.
  • 14° S'emparer, se rendre maître.
  • 15° Se diriger vers un endroit, y parvenir.
  • 16° Gagner le vent, en termes de marine.
  • 17° Atteindre, rejoindre, ou même dépasser.
  • 18° Se propager, s'étendre, faire des progrès,
  • 19° V. n. Devenir meilleur.
  • 20° Avoir un profit, un avantage.
  • 21° Avancer en crédit, en considération.
  • 22° Gagner sur, obtenir que.
  • 23° Gagner sur quelqu'un, aller plus vite.
  • 24° S'étendre, se propager.
  • 25° V. réfl. Être acquis à titre de profit.
  • 26° Être obtenu, conquis, en parlant du cœur, de l'affection.
  • 27° Se vaincre, se surmonter.
  • 28° Être contracté en parlant de maladies.
  • 1 Terme de chasse, dans lequel seul le sens étymologique est resté. Paître, en parlant des animaux de chasse. À la tombée du jour, le lapin sort du bois et vient gagner.
  • 2Tirer un profit en général, par une extension du profit particulier que fournissent les pâturages et l'agriculture. J'ai vu dans le palais une robe mal mise Gagner gros…, La Fontaine, Fabl. VII, 15. …Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an ? La Fontaine, ib. VIII, 2. Il faut bien que l'homme vive de ce qu'on lui donne, quand il ne peut pas vivre de ce qu'il gagne, Raynal, Hist. phil. XIX, 10. On voit, dans nos campagnes, des gens qui, ne gagnant rien, dépensent gros, étrangers, inconnus, Courier, Gaz. du village, n° 4.

    Absolument. Je suis pauvre, ajouta-t-elle ; et c'est à moi beaucoup perdre que de ne gagner pas, Scarron, Rom. com. I, 22. On hasarde de perdre en voulant trop gagner, La Fontaine, Fabl. VII, 4. Prenez garde que l'avarice gagne peu, et qu'elle se déshonore beaucoup, Fénelon, Éduc. des filles, ch. 11. Gagnez le plus que vous pourrez, surtout n'ayez pas deux prix, Raynal, Hist. phil. XIX, 6. On se rappelait que, dans une pareille position, Pierre 1er, en sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru non-seulement ne faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché, Ségur, Hist. de Nap. IX, 3.

    Gagner de l'argent, devenir possesseur de sommes d'argent par un travail, par des entreprises, etc.

    Assurer par le travail. Gagner sa vie en travaillant à la terre.

    Absolument. Gagner sa vie, gagner de quoi vivre en travaillant. Pour gagner sa vie sans avoir besoin de personne, Fénelon, Tél. XI. Mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie, Voltaire, Babouc.

    On dit de même gagner son pain à la sueur de son corps, à la sueur de son front.

  • 3Acquérir, au jeu, la possession de quelque chose. Gagner cent louis. Gagner à la loterie. Gagner un lot

    Fig. Gagner son âme, par opposition à la perdre Le Fils de l'homme viendra pour rendre à chacun selon ses œuvres ; ce qui montre que son intention est qu'on veuille gagner son âme, en sorte que le salut nous est proposé comme un motif qui nous presse à ce nécessaire renoncement [du monde], Bossuet, 4e écrit, II, 32.

    Gagner les cartes, faire une ou plusieurs levées de plus que son adversaire.

    Gagner quelqu'un, avoir l'avantage sur lui dans les parties de jeu. J. J. Rousseau, qui me gagnait toujours aux échecs, me refusait un avantage qui rendît la partie égale, Diderot, Salon de 1767, Œuvres, t. XIV, p. 224, dans POUGENS.

    Absolument. On prend plaisir à gagner à toutes sortes de jeux, même sans avarice, et l'on n'aime point à perdre, Nicole, Ess. de mor. 1er traité, ch. 1. S'il est rare de trouver un homme qui sache perdre, combien il est plus rare d'en trouver un qui sache gagner ! Diderot, Salon de 1767, Œuv. t. XIV, p. 224, dans POUGENS.

    Jouer à qui perd gagne, convenir que le gain de la partie sera pour celui qui la perdra. On disait autrefois : jouer au coquimbert où qui gagne perd, Leroux, Dict. comique.

    Fig. Jouer à qui perd gagne, se dit lorsqu'un désavantage apparent procure un avantage réel.

    Telle carte gagne, signifie que celui qui a cette carte gagne ce qu'on a mis dessus.

    Aux loteries, tel billet, tel numéro gagne, un lot est échu à tel billet, à tel numéro.

    Terme de jeu de paume. Au dernier la balle la gagne, il faut, pour gagner la chasse, mettre la balle au dernier, c'est-à-dire au plus près du fond du jeu.

  • 4Il se dit des avantages que l'on remporte. Gagner le prix de la lutte, de la course.

    Il se construit quelquefois avec la préposition sur. Il a gagné le prix sur un tel.

    On dit dans un sens analogue, gagner une femme, l'obtenir pour le prix de quelque action. Rodrigue t'a gagnée et tu dois être à lui, Corneille, Cid, v, 8. Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Corneille, Cinna, III, 4. Pour gagner Rodogune il faut venger un père, Corneille, Rodog. III, 4.

    Gagner une bataille, battre l'ennemi. Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles…, Corneille, Cid, II, 9. S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles…, Corneille, Prol. de la Tois. d'or. Ce combat, quoique peu décisif, préservait le grand-duché ; il réduisait sur ce point les Russes à se défendre, et donnait à l'empereur le temps de gagner une bataille, Ségur, Hist. de Nap. VI, 5.

    Gagner un procès, avoir en sa faveur la sentence du juge. Vous avez su que les Calas ont pleinement gagné leur procès ; c'est à vous qu'ils en ont l'obligation, D'Alembert, Lett. à Voltaire, 26 mars 1765.

    On dit de même gagner sa cause.

    Absolument. J'ai donc enfin gagné, Didyme, et tu le vois, L'arrêt est prononcé, c'est moi dont on fait choix, Corneille, Théod. v, 6.

    Gagner une gageure, un pari, avoir l'avantage dans une gageure, dans un pari.

    Gagner la partie une partie, avoir l'avantage dans une partie de jeu.

    Absolument. C'est lui qui a gagné.

    Dans les courses, ce cheval a gagné d'une longueur, de deux longueurs, c'est-à-dire il est arrivé avant celui qui le suivait d'une fois, deux fois la longueur de son corps.

  • 5 Fig. Mériter. Il gagne bien l'argent qu'on lui donne, il gagne bien son argent.

    On leur a bien fait gagner leur avoine, se dit des chevaux et fig. des hommes, quand on les a bien fait travailler.

    Ironiquement. Il l'a bien gagné, c'est-à-dire il ne lui arrive que ce qu'il mérite, en parlant d'une déconvenue, d'un affront, de quelque perte ou disgrâce.

    Gagner le ciel, le paradis, le mériter par ses œuvres.

    Gagner le jubilé, les indulgences, mériter les grâces qui y sont attachées.

    Gagner les œuvres de miséricorde, gagner les récompenses promises par Dieu aux œuvres de miséricorde. Servir les malades, c'est gagner les œuvres de miséricorde.

  • 6Obtenir quelque chose en qualité d'avantage. Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner, Corneille, Cid, v, 3. [Un fils] Qui fait triompher Rome et lui gagne un empire, Corneille, Hor. IV, 2. Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende, Combien en me perdant elle espère gagner, Corneille, Nicom. IV, 3. L'avarice perd tout en voulant tout gagner, La Fontaine, Fabl. v, 13. Alors l'Espagne perdit [par le mariage de Marie-Thérèse] ce que nous gagnions ; maintenant [par la mort] nous perdons tous les uns et les autres, Bossuet, Mar. Thér. Ne sera-t-on fidèle et religieux pour les serments que quand on n'aura rien à gagner en violant sa foi ? Fénelon, Tél. XX.

    Familièrement. Il n'y a rien à gagner, rien de bon à gagner, se dit d'affaires qui ne promettent rien d'avantageux, de bon.

    Gagner du temps, gagner temps, s'arranger de manière que le temps soit ménagé, que la chose soit différée, renvoyée à un meilleur moment. Je voulais gagner temps pour ménager ta vie, Corneille, Poly. v, 2. Il craignait l'événement d'un combat, et voulait à tout hasard gagner du temps, Fléchier, Hist. de Théodose, I, 66. Commençons par écarter le provincial et gagnons du temps, Dancourt, Vend. Surène, 6.

  • 7 Terme d'horticulture. Gagner une fleur ou un fruit, obtenir par le semis une variété nouvelle. Gagner un œillet, une fraise.

    Terme de manége. Gagner l'épaule d'un cheval, corriger par le secours de l'art quelque défaut dans cette partie.

  • 8Il se dit des avantages, des qualités qu'une personne ou qu'une chose acquiert. Le langage perdit en naïveté ce qu'il gagnait en finesse. Mme de Villette a fait un voyage utile ; elle a gagné de l'embonpoint, elle a vu ses enfants, Maintenon, Lett. à M. de Villette, 23 mai 1683.
  • 9En un sens opposé, prendre quelque mal, tomber en quelque inconvénient. Il n'y a que des coups à gagner. Gagner un rhume, une pleurésie. S'engager dans un procès où il n'y a que de la honte et de l'infamie à gagner, Patru, Plaidoyer 9, dans RICHELET. La Bourdonnaie fut quatre ans à la Bastille ; et, quand il fut déclaré innocent, il mourut du scorbut qu'il avait gagné dans ce beau château, Voltaire, Lett. Richelieu, 21 juill. 1764. Les fièvres putrides et intermittentes, inconnues dans les pays dont on vient de parler, ici sont habituelles ; on les y gagne si aisément que les voyageurs craindraient d'approcher les lieux qui en sont infectés, Raynal, Hist. phil. VII, 26.

    Gagner du mal, contracter une maladie honteuse.

  • 10Obtenir quelque chose de quelqu'un. Et soudain sa colère a trahi son amour Avec tant de transport et tant de violence, Que je n'ai pu gagner un moment d'audience, Corneille, Cid, v, 7. …Et je ne puis gagner, dans son perfide cœur, D'autre rang que celui de son persécuteur, Racine, Andr. II, 5. En cas qu'il ne pût rien gagner auprès de la petite Saint-Germain, Hamilton, Gramm. 4.

    Nous ne gagnerons rien avec lui, nous ne viendrons pas à bout de le faire changer de résolution, de conduite, de langage, etc. Caron, je te conjure de le passer le plus vite que tu pourras ; car nous ne gagnerons rien avec lui, Fénelon, Dial. des morts anc. 19. Gagner quelque chose sur l'esprit de quelqu'un, lui persuader une chose. Il ne gagnera rien sur ce juge irrité, Boileau, Sat. IX. Elle ne gagna rien sur l'esprit de ces barbares, Rollin, Hist. anc. Œuv. t. x, p. 60.

    On dit de même : tâchez de gagner cela sur vous, faites un effort sur vous, obtenez cela de vous.

  • 11Acquérir, en parlant des cœurs, des esprits, des sentiments. Gagner les suffrages. Après avoir pour nous employé ce grand homme, Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome, Corneille, Pomp. I, 3. Un regard désarmé de toutes ses rigueurs Et tel qu'il est enfin quand il gagne les cœurs, Corneille, Nicom. I, 2. Il faut envoyer par avance Tes bonnes œuvres devant toi, Qui de ton juge et de ton roi Puissent te gagner la clémence, Corneille, Imit. I, 23. De toute votre Espagne il a gagné l'estime, Corneille, Sertor. II, 2. Mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions, Molière, Bourg. gent. III, 18. Son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, Molière, l'Avare, I, 5. N'allait-elle pas gagner tous les cœurs, c'est-à-dire la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner ? Bossuet, Duch. d'Orl. L'un forçant des villes par sa valeur, l'autre gagnant des cœurs par son adresse, Fléchier, Mme de Montausier. Dois-je irriter les cœurs, au lieu de les gagner ? Racine, Bajaz. II, 1. Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse, Racine, Mithr. IV, 5. Mais les cœurs opprimés ne sont jamais soumis ; J'en ai gagné plus d'un, je n'ai forcé personne, Voltaire, Alz. I, 1. Mon père, vos discours gagnent ma confiance ; D'une entière franchise ils m'imposent la loi, Masson, Helvét. II.

    Terme de manége. Gagner la volonté d'un cheval, triompher, par la patience et par la douceur, de la résistance de l'animal.

  • 12Se rendre favorable. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère, Molière, l'Avare, IV, 1. Je vois trop que son cœur s'obstine à dédaigner Tous ces profonds respects qui pensent la gagner, Molière, Princ. d'Él. I, 4. Ils surent gagner Luther par leurs soumissions ; on avait tout de Bucer par des équivoques ; les zwingliens se laissaient flatter aux expressions générales des frères, Bossuet, Var. XI, § 197. Il sut gagner à l'Église le nouvel empereur, Bossuet, Hist. I, 11. La bonté… devait être le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes, Bossuet, Louis de Bourbon. Elle avait gagné un maire de Londres, dont le crédit était grand, et plusieurs autres chefs de la faction ; presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle, Bossuet, Reine d'Anglet. Elle va [en Hollande] pour engager les États dans les intérêts du roi, lui gagner des officiers, lui amener des munitions, Bossuet, ib. Que ne fait point un cœur Pour plaire à ce qu'il aime et gagner son vainqueur ? Racine, Bérén. II, 2. On peut bien le vaincre et non pas le gagner, Racine, Théb. IV, 1. Tous les soldats sont gagnés par ses largesses, Fénelon, Tél. XII. Bien instruit des moyens par lesquels un vieillard peut être gagné, il n'y eut point de caresses qu'il ne lui fît, point de marques d'estime et d'amitié qu'il ne lui donnât, Rollin, Hist. anc. Œuv. t. II, p. 580, dans POUGENS. Les Romains n'ignoraient pas les mesures que prenait Persée pour gagner les peuples et les voles de la Grèce, Rollin, ib. t. IX, p. 11. Leur âpre austérité que rien ne peut gagner, Voltaire, Brut. I, 4.

    Se laisser gagner, permettre à sa volonté de céder. Qu'à cet éclat du trône il se laisse gagner, Corneille, Rodog. I, 2. Je me laissais gagner aux soupirs qu'il perdait, Molière, le Dép. II, 1. Les uns se laissaient gagner par des jeux, Bossuet, Hist. II, 12.

  • 13En mauvaise part, corrompre par des dons ou autrement. Il avait gagné le geôlier. Gagner quelqu'un à force d'argent.
  • 14S'emparer, se rendre maître. L'ennemi gagna la contrescarpe. Gagner du terrain. Gagner le fort de l'épée.

    Par extension. La mer doit avec le temps gagner du terrain vers l'occident et en laisser vers l'orient, Buffon, Hist. nat. Preuves théor. terre, Œuv. t. II, p. 197.

    Terme d'escrime. Gagner la mesure, se donner un avantage par un coulement d'épée et un mouvement en avant.

    Familièrement. Gagner du chemin, du pays, gagner chemin, gagner pays, avancer, poursuivre sa route. Je dis à monseigneur mon père Tout ce que m'avait dit ma mère, Et qu'il fallait gagner pays, Scarron, Virg. II. Des conseils ! ah ! le triste équipage pour gagner pays, Marivaux, les Surpr. de l'am. I, 14.

    Fig. Gagner du pays, faire des progrès, réussir. Ils [les sociniens] gagnent sensiblement du pays parmi vous [protestants], puisque déjà on leur accorde des élus cachés dans leur société et même la tolérance pour leurs dogmes principaux, Bossuet, 1er avert. 47.

    Dans les courses, gagner la corde ou le cordeau, devancer les autres et s'approcher le plus près de la corde.

  • 15Se diriger vers un endroit, y parvenir (le terrain, le chemin étant considéré comme quelque chose que l'on gagne). Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles, Corneille, Cid, IV, 3. Elle gagne la tour d'un pas précipité, Mairet, Mort d'Asdrub. v, 1. Ils allèrent gagner le chemin du désert, Sacy, Bible, Jérémie, XXXIX, 4. Pour gagner ces défilés avant que l'ennemi s'en pût saisir, on trouva à propos de partir de nuit, Rollin, Hist. anc. Œuv. t. IV, p. 192. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin, Voltaire, Cand. 3. Après le dîner nous gagnâmes l'ombre sous de grands arbres, Rousseau, Confess. VI. Sans courir absolument la poste vers l'autre monde, j'en gagne tout doucement le chemin, D'Alembert, Lett. au roi de Prusse, 21 avril 1771.

    Gagner le temps, gagner l'heure, parvenir au temps requis, à l'heure voulue.

    Familièrement. Gagner la porte, se diriger vers la porte pour s'enfuir. Le père épouvanté gagne aussitôt la porte, Corneille, le Ment. II, 5. J'ai gagné doucement la porte sans rien dire, Boileau, Sat. III. Mais de sa canne enfin il te bourrait Et tu gagnas, sans mot dire, la porte, Pons, (de Verdun), les Excuses, conte.

    Familièrement. Gagner le large, gagner au pied, gagner la guérite, gagner au haut, le haut, gagner les champs, le taillis, c'est-à-dire s'enfuir, s'esquiver. …C'est son valet qu'il nomme, Celui qui devant nous vient de gagner au pied, Scarron, Jodelet ou le maître valet, I, 3. Et puis comme devant les chiens Gagne au pied le timide lièvre, Scarron, Virg trav. I. Le galant aussitôt Tire ses grègues, gagne au haut, Mal content de son stratagème, La Fontaine, Fabl. II, 15. …Tant pis ; J'en serai moins léger à gagner le taillis, Molière, Dép. am. v, 1. Gagnons au pied, si vous m'en voulez croire, Th. Corneille, L'am. à la m. III, 8.

  • 16 Terme de marine. Gagner le vent, le dessus du vent, s mettre, à l'égard d'un autre vaisseau, entre lui et le côté d'où le vent souffle.

    Gagner au vent, s'approcher du point de l'horizon d'où le vent paraît souffler.

    Fig. Gagner le dessus, l'emporter, avoir l'avantage. Ces raisons, qui flattent nos sens, gagneront aisément le dessus, Bossuet, Yol. de Monterby.

  • 17Atteindre, rejoindre, ou même dépasser. Il allait vite ; pourtant, forçant le pas, je le gagnai. Gagner l'ennemi.

    Gagner quelqu'un de vitesse, arriver avant lui, parce qu'on a cheminé plus vite.

    Fig. Gagner quelqu'un de vitesse, le prévenir. Je voulais avoir ce poste, mais il m'a gagné de vitesse. On dit dans le même sens gagner de la main.

    Gagner de vitesse, disent les grammairiens du XVIIe siècle, pour signifier prévenir quelqu'un par un redoublement de diligence, est une expression peu exacte qui n'a pas laissé de s'introduire dans l'usage.

    Gagner le devant, ou les devants, partir avant quelqu'un, le dépasser en allant plus vite.

  • 18Se propager, s'étendre, faire des progrès. Le feu gagnait la maison voisine. De la jambe, la gangrène a gagné la cuisse. Vous périssez, les ondes vous gagnent, Massillon, Avent, Délai. La contagion fit un bien plus grand ravage dans Athènes, on n'en avait jamais vu de semblable ; on dit qu'elle avait commencé en Éthiopie, d'où elle descendit en Égypte, et de là gagna la Libye et une grande partie de la Perse, Rollin, Hist. anc. Œuvres, t. III, p. 505, dans POUGENS. Mes maux me gagnent et m'éloignent chaque jour davantage de la société, Rousseau, Lett. à Saint-Lambert, 4 sept. 1757. La corruption avait gagné toutes les parties de l'administration publique, Diderot, Opin. des anc. philos. (philos. socratique). Cette folie te gagne, je t'en avertis, prends-y garde, Genlis, Théât. d'éduc. Fausses délicatesses, I, 1.

    La faim, le froid me gagne, s'empare de moi peu à peu. Vos tristesses sont si contagieuses qu'elles ont gagné jusqu'à votre valet, on l'entend qui soupire, Marivaux, l'Heur. stratag. I, 5. Grâce aux beaux esprits de notre âge, L'ennui nous gagne assez souvent, Béranger, Age futur.

    Absolument. Le désordre s'est établi dans votre maison ; il a gagné de toute part, Diderot, Père de famille, v, 9. Pourquoi non ? la rage de sauter peut gagner, voyez les moutons de Panurge, Beaumarchais, Mar. de Figaro, IV, 6.

    La nuit nous gagne, elle s'approche.

    L'heure, le temps nous gagne, il ne nous reste plus que bien peu de temps. Elle paraissait fort affairée, l'heure commençait à la gagner, Hamilton, Gramm. 7. Le temps me gagne, les espions m'obsèdent, je suis forcé de faire à la hâte et mal un travail qui demanderait le loisir et la tranquillité qui me manque, Rousseau, Confess. VII.

    Terme de manége. Votre cheval vous gagne, il vous emporte, vous n'en êtes plus le maître. On dit aussi qu'un cheval gagne à la main quand, s'animant, il va plus vite que le cavalier ne le veut.

  • 19 V. n. Gagner, devenir meilleur. Ces bœufs ont bien gagné dans les pacages. Mes blés ont bien gagné depuis que le temps doux est venu. Je suis persuadé, sire, que ce voyage serait très avantageux pour M. Bitaubé, que son poëme y gagnerait beaucoup, D'Alembert, Lett. au roi de Prusse, 25 avril 1774.
  • 20Avoir un profit, un avantage. Il n'y a que Pauline qui gagne à votre mal de tête, Sévigné, 544. Nous rions du mot de diable, nous respectons celui de furie ; voilà ce que c'est que d'avoir le mérite de l'antiquité ; il n'y a pas jusqu'à l'enfer qui n'y gagne, Voltaire, Ess. poés. épique, 7.
  • 21Avancer en crédit, en considération. Donc Bertrand [le singe] gagnerait près de certains esprits, La Fontaine, Fabl. XII, 3. Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires, La Bruyère, XI. Vous aviez gagné chez les paysans, vous perdez parmi les beaux esprits, Rousseau, Hél. II, 27.

    Paraître meilleur. A tout prendre, je crois que l'ouvrage gagne à la lecture, D'Alembert, Lett. à Voltaire, Œuv. avril 1757.

    Il gagne à être connu, c'est-à-dire plus on le connaît, plus on l'estime, plus on l'aime, plus on apprécie son mérite. Mon fils gagne toujours à se faire connaître, Destouches, Phil. marié, IV, 3.

    En un sens contraire. Il ne gagne pas à être connu.

  • 22Gagner sur, obtenir que. J'avais gagné sur lui qu'il aimerait la vie, Corneille, Cinna, IV, 5. Il vient de me quitter assez triste et confus ; Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus, Corneille, Poly. II, 4. Et qu'il n'est repentir ni suprême puissance Qui gagnât sur mon cœur d'oublier cette offense, Molière, D. Garcie, v, 5. Elle se contente d'avoir gagné sur eux qu'ils admettent le nom, Pascal, Prov. 2. Quand on a pu gagner une fois sur soi de n'y penser plus du tout, Pascal, ib. 4.

    L'emporter. Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs, Corneille, Pomp. v, 5. Ce fut un bonheur pour la Hollande que le vent du sud gagna sur celui qui lui était opposé ; car la mer était si enflée que les eaux étaient de dix-huit pieds plus hautes que les terres les plus élevées de la province, à la réserve des dunes, Buffon, Hist. nat. Preuves théor. terre, t. II, p. 427.

  • 23Gagner sur quelqu'un, aller plus vite, s'en rapprocher en marchant et pendant qu'il marche. Le chevalier voyait qu'on gagnait sur lui, Hamilton, Gramm. 5.
  • 24S'étendre, se propager. L'incendie gagnait de tous côtés. Le christianisme gagna rapidement parmi les gentils. Dans l'accord fait avec Calvin en 1554, on voit que le calvinisme commençait à gagner ; la justice imputative paraît, Bossuet, Var. x, § 60. Aussi la contagion n'a-t-elle pas gagné, Massillon, Carême, Doutes.
  • 25Se gagner, v. réfl. Être acquis à titre de profit. Une si forte somme ne se gagne pas en un jour.
  • 26Être obtenu, conquis, en parlant du cœur, de l'affection, etc. C'est la volonté qu'il faut gagner, et elle se gagne par la douceur, l'amitié, la persuasion, et surtout par l'attrait du plaisir, Rollin, Traité des Ét. VII, I, 10.
  • 27Se vaincre, se surmonter. Il y a mille choses que le prédicateur foudroie tous les jours en chaire et sur lesquelles je ne saurais me gagner, Massillon, Myst. Visitation de la Ste Vierge.
  • 28Être contracté, en parlant de la maladie. Cette fièvre se gagne dans les marais.

    Particulièrement. Être contracté par contagion. La coqueluche se gagne. Ne soyez point en peine de lui ni de moi ; son mal ne se gagne point à causer et à lire, Sévigné, 9 oct. 1680.

    Fig. À moins, ajouta-t-elle, qu'elle ne veuille partager le mien [lit] ; qu'en dis-tu, cousine ? mon malheur ne se gagne point, Rousseau, Hél. VII, 11.

PROVERBES

Du dérober au restituer, on gagne trente pour cent, c'est-à-dire on ne restitue jamais tout.

Il n'est pas marchand qui toujours gagne, c'est-à-dire tous les marchands sont exposés à perdre ; et fig. on doit s'attendre à des contrariétés dans les affaires de la vie.

Qui bien gagne et bien dépense n'a que faire de bourse pour serrer son argent.

REMARQUE

Corneille a dit dans la 1re édition du cid gagner des combats : Le prince à mes côtés gagnerait des combats, Cid, I, 3. Cela fut critiqué par scudéry et par l'Académie ; ce qui décida Corneille à changer le vers. Voltaire (qui lui-même a employé cette locution : Le duc de Vendôme commandait en Catalogne, où il gagna un combat et où il prit Barcelone, Louis XIV, 17) remarque qu'il n'y a aucune raison pour ne pas dire gagner des combats comme gagner des batailles. Le fait est que, grammaticalement, rien ne s'y oppose ; seulement l'un est moins usité que l'autre.

HISTORIQUE

XIIe s. En pais [nous] tenons nos terres, ses [si les] faisons gaaignier [cultiver], Sax. XVI. La terre est morte e eissillie, N'est arée ne gaaignée, Benoit de Sainte-Maure, Chr. de Norm. 4901.

XIIIe s. Là en ot assés de mors et de pris, et li pors de Constantinoble i fu gaaigniés, Villehardouin, LXXII. Ceste gent ne puent plus paier, et quanques il nous paient, nous l'avons tout gaaignié, pour la convenance qu'il ne nous tienent mie, Villehardouin, XXXVIII. Cil gaigna [eut] deus enfans en la serve haïe, Berte, LX. Tex [tel] cuide gaaigner qui pert, Et autre emborse le gaaing, Ren. v. 20864. Li fevres en a à gaaigner son pain, et si pourroit estre damaces au commun, Beaumanoir, LIV, 1. Et s'il gaigne le [la] querele, que il r'ait les levées, Beaumanoir, LIV, 49. Se tu veus labourer en terre, Vergile dois lire et enquerre ; Chil [celui-là] te sara bien enseignier Ques [quelles] terres tu dois gaaignier, Du Cange, gagnagium. Pour la renommée qui estoit grant en Cypre de la bataille qui devoit estre, passerent de nos gens serjans en Hermenie pour gaaingnier et pour estre en la bataille, Joinville, 212. Et li dormirs me gaaigne, Alebrand, f° 7.

XIVe s. Vostre souldoier sommes, et vostre argent gaignons, Guesclin. 5539. Les banieres roiaux [ils] vont sur les murs poser ; Ville gaignie ! vont criant et hault et cler, ib. 20371. Nous avons ordonné, ordonnons et voulons qu'il soit ainsi publiquement crié que chascun, de quelque estat qu'il soit, puisse prendre, gaingner et piller sur les ennemis du royaume, Ordonn. des rois, t. III, p. 139. Au garder a plus grant sens Que au gaaigner a dit l'en, Ovide, de l'art d'aimer, ms. de St-Germain, f° 95, dans LACURNE.

XVe s. Quand cette grosse ville, qui Guerrande estoit appelée, fut ainsi gagnée, robée et exilliée, ils ne sçurent plus avant ou aller pour gagner [piller], Froissart, I, I, 179. Là eut en celle journée grant enchas et dur et maint homme renversé ; et toutes fois les bien montés le gagnerent, et se sauverent le sire de Fiennes, le sire de Cresaques…, Froissart, I, I, 327. Choses gaingniées, si sont qui ne sont appropriées à nul homme et qui sont trouvées, que nul ne demande ne ne reclame, Gloss. sur les coust. de Beauv. dans LACURNE. Gaigner avant le coup [prendre d'avance], Perceforest, t. I, f° 122. Au derrain, je doy, sans mentir, Gaaingnier le jeu entierement, Orléans, Ball. 45. Se vous tirez autant que moi, Bientost, ainsi comme je croi, Gaignerons le rivage, Basselin, XXXV. Et que s'il en avoit eu affaire, qu'il [le roi d'Angleterre] le gaigneroit [l'obtiendrait] des siens, Commines, I, 15.

XVIe s. Pas n'est marchant celluy qui tousjours gaigne, Marot, J. V, 231. Voyans la proye guaigner à tyre d'esle, ilz estoyent bien marryz, Rabelais, Garg. I, Prol. Gaigner un advantage sur l'ennemy, Montaigne, I, 15. Gaigner une battaille contre…, Montaigne, I, 10. Gaigner du temps, Montaigne, I, 23. Il gaigne sa vie à se faire voir, Montaigne, I, 109. C'est un excellent moyen de gaigner le cœur et la volonté d'aultruy, Montaigne, I, 135. L'institution a gaignié cela sur moi, Montaigne, I, 184. Gaignons sur nous de pouvoir vivre seuls, Montaigne, I, 277. Il est besoing de parler ainsin aux juges qu'on veult gaigner, Montaigne, II, 106. Minutius, faisant de l'audacieux, alloit gaignant la bonne grace des soudards par…, Amyot, Fab. 13. Or y avoit il entre les deux camps une motte non gueres malaisée à gaigner, Amyot, ib. 24. Ce mal là se coula peu à peu, et gaigna secrettement sans estre de longtemps cogneu à Rome, Amyot, Cor. 19. Le mari qui survit la femme gaingne la moitié de la dote [a un droit acquis à cette moitié], Coust. génér. t. II, p. 479. Les chefs n'eurent meilleur expedient que bien tost après gagner au pied, laissant leur honneur en gage, et se doutans bien que leur vie y pendoit, Bèze, Vie de Calvin, p. 103. L'on nous monstre icy volontiers les canons gaignez sur nous, et ne pouvons moins que de leur monstrer l'espée de Thalbot [M. de Boissize, ambassadeur en Angleterre, à M. de Villeroy], De Laborde, Émaux, p. 483. Un monsieur vouloit faire mourir un homme sans information ; et, quand le juge lui disoit : Hé monsieur, il n'a pas gaigné à estre pendu, il lui respondoit : S'il ne l'a pas gaigné à cette fois, il le gaignera bien une autre, Bouchet, Serées, II, p. 60, dans LACURNE. …Enfin tout gaigné [pénétré] de noire poison, Après le sens troublé s'egara la raison, Desportes, Œuvres, p. 457, dans LACURNE. Assez gaigne qui malheur perd, Cotgrave Tel change qui ne gaigne pas, Cotgrave Marchand qui ne gaigne perd, Cotgrave Jamais ne gaigne qui plaide à son seigneur ou qui precede à son maistre, Cotgrave

ÉTYMOLOGIE

Wall. wagni ; Berry, gaingné ; prov. gazanhar, gazagnar, guazanhar, gaaniar ; anc. cat. guadagnar ; cat. mod. guanyar ; ital. guadagnare ; du germanique : anc. haut-allem. weidanjan, faire paître, weida, pâturage. Toutes les formes sont trisyllabes ; le sens de paître, qui ne figure pas dans l'historique de gaaigner, figure dans gagnage. La langue d'oïl, du sens rural de paître, a passé au sens rural de labourer ; puis le profit fait par la culture a désigné toute sorte de profits, le gagner, ce qui est le seul sens resté aujourd'hui en usage. Bèze, au XVIe siècle, a gaigner ; mais il ajoute que ceux qui parlent plus purement disent gagner. L'espagnol dit ganar, de deux syllabes ; mais ce ganar est le bas-latin ganare, acquérir, dont on ignore l'origine.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

GAGNER.
15Ajoutez :

Gagner pays, s'enfuir. La comtesse de Soissons gagne pays et fait fort bien ; il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air, Sévigné, 2 fév. 1680.

29Se gagner soi-même, être le propre objet de son gain. La belle conquête, mon cher frère, que de se gagner soi-même pour se donner à Dieu tout entier, Bossuet, Lett. sur l'ador. de la croix.